Mercredi 9 juillet 2008

Sous la civette du visage, il y a d'abord le regard. La signature des yeux qui, à travers le loup d'un maquillage habile, dépose les sourcils en accent circonflexe. Une goutte vénitienne, déversoir de tristesse, perle son confetti sur un fard à joues. Tout comme cette fleur arroseuse à la boutonnière, elle inonde tes masques de grandes défaillances. Grotesque! Tu les tords de rire ces déguisements de l'âme. A triompher de la laideur, on en oublie ses larmes. Pochard d'un soir, l'ivresse n'est souvent que le chagrin du ridicule. Alors tu allumes ton nez rouge tout en soulevant bien haut un chapeau Rocambole de feutre sombre. De ton nom d'artiste, s'échappe une envolée de ballons multicolores. Comme autant d'amusements inutiles, une diversion de l'existence. Comme un tour de magie avec Pipo, le clown blanc du spectacle.
Tu comptes les étoiles. Du moins ce qu'il en reste, dans le tourbillon de tes yeux fatigués. Tu étires ton noeud papillon à pois, geste mécanique qui chaque fois déclenche l'hilarité des monstres au bord des gradins vides.
Tu souris au souvenir des grimaces d'Achille Zavatta. Aux facéties des frères Frattelini, au burlesque des sauts de farces de Grock avec le cirque Medrano. Comme au temps où rire, alignait des éclats de joie dans les prunelles enflammées des enfants. Mais tu voudrais surtout chasser ces tenailles qui te labourent la tête.
Boum boum au chef d'orchestre. Tu sèmes à ton humeur capricieuse, quelques ombres folles de la piste. Les acrobates, les jongleurs, Olga et son numéro de trapèze, la belle Elise, écuyère de la troupe ambulante que Monsieur Loyal emmène jusqu'au bout de l'envie. De ville en ville.
De rêve en rêve. De solitude en solitude.
Boum boum au charivari d'une musique tapageuse. A la pantomime de tes chaussures immenses. Boum boum aux cabrioles divertissantes. Hilare, tu sors même de l'ombre, un violon miniature. Juste pour entendre la souffrance devenir joyeuse et bruyante. Juste pour l'entendre devenir le pitre de tes doigts crochus et malades. Dans le cric-crac des os rompus, tandis que tu te traines à croupetons, répond la clameur fervente du public. Les hourras, les applaudissements comme autant de notes, gagnées sur la douleur insoutenable. Et dans le brouhaha des battements de mains, s'élève alors un couinement que tu ne connaissais pas tant il arrache de ton mal intérieur, des sonorités presque palpables. Pipo observe, incrédule, tes équilibres loufoques, écoute les gémissements des cordes qui cassent une à une, sans bien comprendre l'improvisation du moment. Il tempère, interroge du regard, cherche le comique aux blessures qu'il n'entend pas. Boum boum, Pipo. A la vie, à ces visages enfarinés, à ton masque lunaire où digne, tu tournes le dos aux enfants. A  ton sac cousu de papillons bleus. A ces lumières, trompetant chaque pirouette d'un soleil éclatant. A ces bulles de ballons coeur, ces pétales de scène, banquistes de ton enfance heureuse. Boum boum aux bravos. A ton chapeau conique qui te donne l'air sérieux. A la mort qui s'amuse.
Ce soir pour l'ultime représentation, tu as revêtu un pantalon à cerceau. Une veste bariolée à losanges et une perruque jaune, assortie à la toile usée du chapiteau. Pour donner de la vie aux couleurs et bonimenter les fantaisies d'une gloire itinérante. Roulement de tambour, Pipo, cymbale...Et le trapèze d'Olga se dérobe enfin...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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Dimanche 6 juillet 2008
Photo: P. Bouffort

Avec l'aube à tes trousses, la silhouette s'estompe. Comme autant de gommages que le temps efface.

D'abord sur une colère sanguine. Pour mettre du rouge aux joues et dépeindre ton embarras, là, sur ce trottoir où le sublimé a rejoint le vulgaire. Mais dans l'immobilité des choses, reprendre des couleurs te semble superflu. Pas la moindre touche ce soir, sinon le sang d'un gloss épais. Tu te mords les lèvres. Sous un néon, tu fardes les paupières d'une nuit démaquillée. Certaine qu'elle ne peut traîner son dernier quart-d'heure sur de simples talons aiguilles.
Ton vanity n'est qu'une salle de bain d'hôtel. Tu remets donc un peu de noir à tes yeux. Comme un deuil, capable d'édenter la bouche folle des regards.
Prendre un tub aux aquarelles. Quand la défaillance des petits carreaux raccomode tout ce qui coule. Quand le miroir te renvoie à la rue. Vieux tableau, as-tu besoin de masquer tes doutes? De fondre en larmes par ces eaux-fortes qui, sous l'ombre des cernes bleutées, tirent encore un trait sur ton passé? Effacés, la grisaille et le rimmel sur l'oreiller. Tout ça n'est que poudre aux yeux. Cette vie à coup de bâton ne t'a pas vernie, certes, mais il fallait bien te défendre bec et ongles! Même si aujourd'hui, tu as le crayon facile, paraître moins belle ne maquille pas chez toi, d'autres vérités. Ce n'est sans doute pas la crème dans la beauté fragile des sentiments; ni la houppe de tes cheveux en désordre qui feront de toi un modèle. Mais qu'importe! Pour retenir tes amants, il te reste un peu de khôl. Un sursaut de dégoût pour ces maroufles qui te jugent pot de peinture et te méprisent dans le pinceau de leurs fards. Tu voulais vivre une vie d'artiste sur la toile. Avec une palette riche pour étaler la lumière de tes jolis yeux. L'amour en trompe-l'oeil en a décidé autrement.

Même si hier je te préférais nature, celle-ci semble morte à présent. Tu prends la pause que le temps achève d'égarer. Une corbeille, quelques fruits. Une robe légère qui tournoie dans la fraîcheur de tes vingt ans. Et au pastel de tes doigts, reste un fond de teint où la mascarade vient brosser un portrait peu flatteur. Quand le matin qui veloute encore un peu de nuit, donne à tes pas la grâce d'une vie éternelle...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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