Le ciel, tango et noir reflète ses écorces de fruit mûr. Avec toujours la paille du vent qui aspire l'humidité de l'aube.Depuis
Coutras,la Guimbarde en bout-à-quai, enfin délestée des lourdes barriques, a repris son itinéraire. Dans ce pays Gabaye, en
rade de la Double dont les deltas ramifiés enfantent les Bout du Monde. La toue vole maintenant sur l'eau. Déjà Oncle Albert, bouffeur de lune, a passé la première écluse au-delà des heures
légales. Au diable les frontières du temps, Camille! Attendre,
c'est mourir un peu. Et la Guimbarde, n'a nul besoin d'un laisser-passer pour courir les saisons. Oui Capitaine. On ne met pas les mouettes en cage. On ne coupe pas impunément les ailes d'un ouragan. J'ai consigné sur le journal de bord nos bulletins
météo. Quelques levés topographiques. La mémoire effacée du ciel: comme l'orangeade et ses glaçons d'étoiles dans le shaker de la Double. L'état du fleuve, gorgée d'eau ruisselante jusqu'à ses
plus profonds refuges, dont certains sur la carte, restent encore inabordables. J'ai inventé un coefficient de marée, juste pour écouter l'éternité déshabiller nos îles de pluie. Nattées en
chignon, je les ai dessiné comme un océan qu'on dénude. Un couvre-chef dont on se décoiffe, rejetant par saccades le catogan des vagues éphémères que le vent ébroue. Par des fortes bourrasques.
Des coques de sable, douloureuses et méchantes, fouillant l'arrière de mon crâne.
Juste pour croire. Croire aux variations saisonnières, aux courants marins, aux risques de tempêtes dans les fjords les plus isolés. Juste croire que ce parcours initiatique est salutaire pour
nous trois. Qu'avant de disparaître, il y en aura d'autres. Peu m'importe que la mort ronge les contours, si la vision finale reste la même. Sculptée à la proue, je suis en équilibre avec le
ciel. Peigné de mes yeux moqueurs, il vient d'avoir treize ans. Il chante à tu-tête avec Bizet dans le tournis des nuages à l'envers. Et soudain vire au rouge.
Le Capitaine, un pied sur les épontilles, une main sur le mât, regarde droit devant lui. C'est un conquérant. Fascinée, je l'observe méditer sur l'arche ressuscitée. Un voyageur, une
fillette, un bateau qui s'éloigne de l'inutile. Equipage surnaturel, transi jusqu'à l'os, s'enfuyant loin des barques de pêcheurs, fracassées sur la rive. Même si désespérement, je les
répertorie l'une après l'autre, en épaves de canots des Grands Lacs. Loin encore des pénichettes de plaisance, promenant une frange humaine résignée et pitoyable. Mais j'ai la conviction que ces
chars fluviaux, n'ont pas dans leur Instructions nautiques, la Rivière des Outaouais, les Rapides Marabout et de l'Oiseau Noir, les Joachims ou l'étendue du Pays d'en Haut avec ses
routes d'anciens portages, courant vers le nord. L'incroyable litanie des Voyageurs, ses histoires de cap engloutis, de havres battus sous les déluges, d'îles et de récifs semés
d'embûches et d'indiens sans ombre. Qu'il n'y a pas la cruauté primitive chez l'engagé à se délester du poids de son canot. De sa vie. De son passé, de ses doutes et de sa toque. Pas de
pictogramme notant l'emplacement des quelques rondins vernaculaires du Capitaine.En somme, rien qui n'indique son Quebec ou
une Charente couleur Louisiane. A ne pouvoir saisir le vide, Camille, on change de siècle. Personne ne connait les minuscules territoires, gagnés sur l'écume. Les lacs de Lavaud ou
de Mas Chaban rebaptisés La Débâcle ou l'antre du Rôdeur. L'observatoire de Foucherie, fortin des grêpes huppées et des canards siffleurs, devenu Port-Albert sur nos cartes toponymiques. Du
reliquaire Saint-Jean, en plein cintre de la falaise, taillé à même la roche par les bénédictins, et renommé ici Promontoire de la Horte, de mystérieux sarcophages guettent le profane. Voilà donc
le retour des valeurs mystiques de la petite enfance. C'est une évidence, j'ai réveillée ma foi, abandonnant au hasard, la meute de loups blancs, qui en cercle sous ma fenêtre, m'empêchaient de
dormir certaines nuits d'hiver. Assis sur son arrière-train, le vieux mâle surplombe la falaise. Et ce matin, maman, il hurle à la lune. On change de siècle. Dans le lointain, tinte une cloche. Son bourdonnement métallique
résonne comme une affirmation de Dieu. Comme un signal afin de mieux se tromper d'époque. Pour y croire davantage. Alors, pour faire la crâneuse avec mes tifs en charpie, je crie de toute mon
âme. Gamine hirsute puis scalpée, je crie pour croire au shampooing miraculeux du fleuve. Pour croire au Capitaine missionnaire, à sa quête improbable, à ses rêves légendaires. A sa folie
merveilleuse. J'ai toujours un essaim vrombissant derrière la nuque. Ces piqûres mélancoliques quand surgit le sombre décor des abeilles en fièvre. Les abeilles de l'amer, Oléron, mes
cheveux-de-frise, le rire de maman et puis, tout au bout de la lorgnette, la toue de l'espoir. Changer de siècle n'est que la disposition de l'âme à satisfaire les croyances que l'on n'ose
pas.Mais depuis hier, j'ai osé.
Entends-moi crier, maman...
En fin de matinée, la Guimbarde échoue sa levée près de la Moulde. Les prairies sont hautes, entourées de bocages aux
haies centenaires. Les tuiles rouges de Roumazières ont briquetés la Charente avec des copeaux de rouille. Les toits du village semblent couvrir l'eau charpentée. Illusion parfaite, oncle Albert,
pour un bivouac en retrait des peuples morts. Et disparaître...
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