Lundi 14 avril 2008


Quelques lueurs oscillantes arrosent la margelle de la lampe. Juste une lumière ronde, flambée sous le métal qui puise tout ce noir de vigne. Longtemps j'ai voulu incendier la broussaille de mes lèvres. En détrempe avec une eau rouillée, mes larmes sonores brûlées à feu nu, suintent un rouge de fer. Elles ont déjà la même piqûre que les rousseurs du bois enfumé. Comme si dehors, les corons de briques distillaient la houillère de la rue d'Arcole pour éteindre les charbons dans l'eau des pleurs.
Comme si ma barbe rouquine, capable de broyer la couleur pouvait soudain, éplucher les solives. Mais surtout laver la pelure des visages, éclairés par l'or jaune d'un simple plat de pommes de terre. J'ai fermé la lourde porte derrière moi. Comment ne pas me reconnaître parmi ces gens? Indésirable, je dors sur la paille, visite les malades, leur lis la bible, parfois Dickens ou Hugo, prédicateur mort-né venu évangéliser les pauvres avec son propre tourment! Tout ce qui germe doit naitre de la peinture, ma seule vocation. Dans ces couleurs besogneuses que le pinceau viendra ramasser en nuances. En odeurs palpables, breuvage et graisses transpirant la toile. Dans ce clair-obscur où l'humilité de mon âme est déjà lucide. Et dans le travail de mes doigts Théo, afin de libérer ces gens de toute résignation! De toute crispation!
Je me blottis aux coiffes illuminant la visière des casquettes molles. A la chevelure tiède d'une jeune fille me tournant craintivement le dos. Et le contraste avec la blancheur des jattes abreuve la pureté de ma folie. Le tumulte de mes crises dépressives qui, secrètement, a nourri bien des mélancolies depuis l'enfance. Mangeurs de pommes de terre...Je suis des yeux chacun de leurs gestes. J'abandonne ma frustration d'artiste pour vêtir celle de la prière, pour comprendre certaines postures, la position d'un buste. Pour somatiser l'angoisse qui ronge la paix familiale avec la noirceur de ces murs déguenillés. J'y vois le presbytère parental, un frère mort, l'école publique, autant de loques et de peaux souffreteuses qui m'éloignent d'une vraie lumière. D'un vrai décor, sans nids d'oiseaux ni sombres tourbières.
Le Borinage est un vieux Venise. Pasteur sans sermon, j'ai sué la même souffrance. Monotonie des jours qui se ressemblent, j'ai façonné le même ennui. Bu le même café. Mangé les mêmes orties. Et si la terre d'ombre, mélange de bitumes machûre encore les carreaux sales, elle trace aussi avec vigueur les rides et les cernes des mineurs. Une croûte de soleil descend du plafond pour cueillir dans l'instant, cette tendresse qui semble alors les réconforter. Avec cette malédiction de vivre qui scelle leurs lèvres argileuses. Avec ce fer oxydé saignant l'ocre brune de leurs mains noueuses dont la colère disparait parfois dans des rognures de nuit. Apprenti, pourrai-je demain peindre ces mains tenaces avec le même détail qui sourde une révolte soumise? Théo, ces mains ont faim d'avoir vaincu la terre glaise.Toute cette pudeur réveille tant de regards complices chez ces deux couples qu'elle me remue le coeur. L'intimité secrète qui les unit réchauffe tant de lueurs au fond de leurs prunelles qu'elle ébranle ma propre solitude. Mon propre désarroi. Ma propre déchéance.
Les mains se frôlent, sans heurt. Mais leurs fourchettes, Théo, sont des pioches qui continuent de creuser l'intérieur de ma tête...


par Jonavin publié dans : Les forcenés
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Commentaires

Mon cher Vincent Van G., vu le niveau de vos textes, il devient difficile d'oser poster un commentaire.
commentaire n° : 1 posté par : Loïs de Murphy (site web) le: 14/04/2008 20:05:28
allez si, j'ose pour désacraliser un peu : j'aurais évoqué à la fin des mains silencieuses, parce que des mains muettes, sans corde vocale, c'est un peu difficile de les en voir privées. Je sais, c'est petit. Ok, je sors...
commentaire n° : 2 posté par : Loïs de Murphy (site web) le: 14/04/2008 20:09:46
Tu as parfaitement raison...je change l'idée de la phrase tout de suite, même si les mains ont parfois leur langage...Merci à toi...
commentaire n° : 3 posté par : Jonavin (site web) le: 16/04/2008 08:46:52
"J'ai sué la même souffrance.Monotonie des jours qui se ressemblent,j'ai façonné le même ennui.Bu le même café.Mangé les mêmes orties".
(le regard a commencé là...Ou l'autre regard a commencé là...?)
commentaire n° : 4 posté par : laurent le: 16/04/2008 10:16:10
Très belle évocation picturale! (les lettres à Théo sont en effet une mine d'inspiration, et tu as su en tirer le meilleur). J'avoue que je suis moins convaincu par le 3° paragraphe, un peu trop "pensé" avec distance à mon goût, mais tout le reste m'emballe (une fois de plus): on ne regarde pas le tableau, on est DANS le tableau. Merci à toi.
commentaire n° : 5 posté par : Marco (site web) le: 16/04/2008 13:11:33
Alors Errare Loïsum est, c'est énorme de t'avoir dit une connerie pareille ! Encore que dans ton texte j'aime mieux ta nouvelle version. Mais sache que je suis une quiche insipide, les mains peuvent parler donc être muettes puisque les sourds parlent la langue des signes. Et je devrais le savoir puisque passionnée par cette langue je l'ai apprise il y a quelques années ! Tu peux faire péter le goudron et les plumes...
commentaire n° : 6 posté par : Loïs de Murphy (site web) le: 17/04/2008 08:16:25
Je me trompe, Jonavin, ou tu avais mis un nouveau texte poétique, "D'ores et déjà"? Sans vouloir être trop indiscret, pourquoi l'avoir enlevé?
commentaire n° : 7 posté par : Marco (site web) le: 17/04/2008 14:31:37
@ Loïs: Bien au contraire, je pense que la phrase "sonne" effectivement beaucoup mieux ainsi. C'est l'avantage du blog de voir les textes sans cesse évoluer...
@ Marco: J'ai pris le choix délibéré de raconter la scène à la première personne. Sans avoir lu aucune lettre de van gogh, j'assume totalement les éventuelles erreurs de jugement...Pour "d'ores et déjà", il va revenir dans une catégorie "Poésie"...
@ Laurent: Il me semble que la peinture de van Gogh a vraiment démarré ici quand il copiait les oeuvres de Millet...mais je ne suis pas un spécialiste en la matière...
commentaire n° : 8 posté par : Jonavin (site web) le: 18/04/2008 20:49:34
Voir commentaire numéro un, mais sans le numéro deux.
Je ne vois pas bien où l'on pourrait glisser un mot sans se brûler au milieu de ce brasier surgi des étincelles de ces deux Prométhées.
commentaire n° : 9 posté par : Clarinesse (site web) le: 19/04/2008 03:51:45
Tout Van Gogh est contenu dans les mangeurs de pommes de terre. J'avais acheté aux bouquinistes les Memoires de Dirk Raspe, de Drieu de la Rochelle, qui transmettent aussi du malaise. Comme toujours j'ai entamé la lecture et passé outre, mais l'image reste. D'ailleurs tout-deux sont des suicidés.
commentaire n° : 10 posté par : Manuel Montero (site web) le: 26/04/2008 17:58:02

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