
Le réveil digital affiche cinq heures zéro cinq. Bille en tête, je préfère y lire le SOS d'une histoire sous naphtaline. Dévorée dans sa
housse. Cette heure-là sent déjà le renfermé. L'endormissement. Chassie de l'aube, elle colle à ma flegme. Comme des mouchures dont je me débarasse dès que j'entrouve les paupières. Plus
d'amorce sous la taie. C'est l'heure antimite pour se laisser enfin glisser dans les tiroirs du souvenir.
Même si j'oscille à plonger dans un pot-pourri les bribes de ton parfum éclaté. Même si j'apprends à leurrer mon sommeil en trompe-l'oeil. Je
tapote le traversin. Tronc mort et tourbillonnaire pour y boire ton image. J'ondule, invisible dans mes sueurs nocturnes. Et j'ai froid.
Non loin du pied du lit, je suis au bord de l'abîme. Tu blottis aussitôt ton visage dans le creux de mon épaule. J'ai remonté un peu de fil.
Comme on ferre une carpe miroir où se mire les rêves irraisonnés. Brassement infime de l'air. Le flotteur disparaît. Ton rire est un tocsin étranglé sous le clapotis des draps glacés. A peine
si je vois le clocher refléter ton âme au milieu des carex. A peine si j'entends la plainte du chien qui gratte derrière la porte. A peine si je découvre les sphaignes retenir tes cheveux
flottants. Comme un radeau en surface de l'étang. Une île au milieu de la chambre.
Nos regards se devinent, noyés dans l'absence. Je te parle de pêche. Sur le fond, là où la carpe méfiante se nourrit. Comment être patient,
comment lutter, passée l'épreuve de la longue attente. Tu me réponds par des chuchotements. Comme si le bruit de nos lèvres pouvait encore effrayer le poisson. Dehors, l'étang est devenu
glacial. Ma voix hoquetée remue la vase qui tapisse la nuit épaisse de la fosse. Un autre monde est derrière la fenêtre. Convenu, insipide, qui déroule ses événements avec de grands moulinets.
Un monde plombé où je n'ai plus ma place. Depuis que j'ai laissé vieillir ton ombre sur le banc de nage. Depuis les tourbillons dévidant à pic l'anneau de ton rire de rainette.
Je m'entortille. C'est tout mon remords qui prend corps. Remords d'avoir échappé ta main quand l'aube coasse impunément. Dans cette fange où
tout n'est que pourriture. Engloutissements. A cinq heures zéro cinq. Hier, aujourd'hui et demain, il coasse mon incorrigible faute. Sonnerie rythmée qui chaque matin me ramène
bredouille.
Les libellules du store zigzaguent une aile bleue. Des lames en bois de tilleul, striées le long d'une échelle à cordon. Libellule pour la
tourbe légère, l'humeur matinale dans la diffusion de la lumière. Bleu pour le ciel à contre-courant. Pour cette odeur d'humus qui monte enfin de l'armoire. Pour le plafond, venu boire aux
brumes de l'étang. Ebouriffant tes cheveux, j'entends les goutelettes suspendues après le plouf! Le glissement de la barque. Mon nez qui coule. Et surtout ce vent d'hiver qui ramène en bout
d'hameçon une belle prise: l'envie de courir encore à travers champs. Nos bottes dans la gadoue tombées par écailles, un vol d'outardes par ricochet. Et nos jeux de paume où les serments sont
toujours des lignes de vie...
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