Dernière lueur coquette.
Celle du lampadaire de la rue Cambon.
Comme l'aréole d'une lumière sourde, je la garde au fond des yeux. Dans ma tête. Elle me rappelle ainsi un bouton de lune. Le ventre rond d'une garçonne,
Gabrielle. Mais surtout l'élégante petite robe noire lorsqu'elle se déshabille. Avec des bruissements de ruche et un froufrou d'ailes sous la jupe. Ce soir encore, ses bibis sont des soleils en
cloche cousus autour de la place. Des colliers de perles qui scintillent sur les ganses d'uniforme, pareils à des halos de gloire.
Ce soir encore, la place est déserte. Juste éclairée par mon silence qui s'y reflète.
J'ai libéré les silhouettes alentour. D'abord ces lumières couturées. Premières bougies de l'enfance, sous l'éteignoir d'un père camelot, parti aux Amériques.
Ensuite, quelques lumières douces. Pour baigner une ville de garnison et ses troupes d'officiers. La rampe du music-hall. Coco. Rien d'illuminé en somme, mais rien non plus qui étouffe le limbe
de son regard. Je reste un moment, sous l'ombre jersey des villas normandes. Je l'observe.
Gabrielle, petite main. Une couseuse de nitescence qui taille la lumière à coups de ciseaux. Une allumeuse de réverbères. Sans doute vit-elle à l'intérieur, tant les vitres miroitées font
l'enseigne du trottoir lumineux. Je m'accroche alors à son lumignon, certain de flâner avec elle, une partie du trajet.
Etrangement, les lampadaires n'éclairent pas le sol. Au contraire. Ils éclatent à hauteur des lucioles perturbées. Devant la boutique qui détaille le tissu à une clientèle, plus attirée par la
provocation que par la mode, les demi-mondaines se jettent, vite éblouies. Née pauvre, Gabrielle habille ces femmes corsetées, qui de Deauville à Biarritz traînent en villégiature et sans éclat,
leur carcan d'élégance. A l'orphelinat, cette même robe austère et grise, suffisait à l'aube. Aux couvre-feux. Ici, elle trône glamour, au rez-de-chaussée d'un magasin de luxe où il y a cohue. Je
m'accapare cette lumière là. C'est la plus brillante, la mieux nourrie. La plus vraie.
Dans la foule pourtant, je devine plusieurs amants et quelques amis. Place Vendôme, le grand-duc Dimitri estampille le célèbre flacon comme ses flasques à vodka. Ors et zibelines, belle étoffe de
tsars déchus. C'est la lumière chic des grands lustres en cristal. Daghiliev, Picasso ou Stravinski, celle des lanternes vénitiennes. Parce que le doute des artistes éclabousse un peu de vie. Un
peu de fête entre l'hôtel Ritz et la plage du Lido. Et un peu d'irrévérence dans la fumée de cigarettes.
Combien de fois ais-je dégrafé le Chanel d'un ciel raffiné? Dans mes errances, caché l'astre des bijoux clinquants, parure d'étoiles que les halogènes aveuglaient
sans retenue? Je ne sais pas. Et puis quelle importance! Gabrielle est bien présente. Parfois au bras d'un riche amoureux dont elle porte à jamais le deuil. Drapée d'une solitude inconsolable. Et
je déambule, à humer son parfum. Heureux. Parce que le ciel n'a jamais autant ressemblé à un vêtement de haute-couture et la nuit, à sa fragile styliste. Mademoiselle. A la petite robe noire.
Simple fourreau de crêpe qui en latence, a vu grandir une gouaille d'excellence par dessus les toits. Mais quand je lève la tête, je ne peux m'empêcher
d'imaginer une étoile en jodphurs habiller de fantaisie, la ville endormie...
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