Dimanche 25 novembre 2007
..."Je suis devenu un squelette: je fais peur"...Tu penses écrire l'aveu à Isabelle dès ton arrivée à Aden. Pour oublier la douleur insupportable qui te ronge le genou. Chaque cahotement de la civière, avec la tumeur qui te grignote de l'intérieur. Pour oublier le supplice des rétractions du nerf pétrifiant le gonflement des veines. Epuisé, ton dos à vif marque l'empreinte d'une autre plaie. Hier, tu es monté à mulet, la jambe attachée au cou. Mais frappé de fièvre, geignard, tu l'a senti si raide, en équerre contre son flanc trempé, que les sabots t'ont cloué le ventre. Désormais, tu ne quittes plus la litière. Ton corps entier n'est que meurtrissure où chaque caillou, sous le pas des nègres porteurs, atrophie davantage ton muscle poplité. Déjà la civière se disloque; pendue aux lourds bagages des chameaux, à cette caravane qui s'étiole de l'arrière, affaiblie et lointaine, perdue depuis des heures dans l'océan effaré de cette nuit diluvienne. Comme un abcès, les ombres baignent une lumière liquide. Au milieu du désert, le vent furieux, semblable à celui des montagnes ardennaises, rabote l'escarpe d'un manteau de lave. Halte à Wordji, quatrième jour, et l'orage suppure des engoulevents. Tu tombes de sommeil.
Pourtant, tu les connais ces étendues déraisonnables, de l'Ogaden à la mer Rouge, d'Ankober au Choa avec le négoce des peaux, des armes ou de l'ivoire. Trafiquant, exploreur, bâtisseur, contrebandier, le désert est un océan de rêves enfouis où la gloire paraît inaccessible. Tu y songes, sous une pluie battante. Couché sur le côté, ruisselant, la rotule malade parallèle à la caisse sur laquelle tu t'es adossé. Grelottant sous cette peau abyssine, le cuir étreint tes chairs ramollies. Te voilà roi. Mais à cet instant, ton regard bleu se souvient de Djami, de Miriam. Des jardins d'Harar ombragés de vignes. Des ruelles mauresques aux échoppes hantées par les hyènes, derrière la factorerie des frères Bardey. Et de ces relents de moka dans la cour, pesés en pièces d'or sur des balances de fer brûlé. Vision intacte: tu rentres au vrai royaume des enfants de Cham. Sans mère, sans pays, dans ce lieu hostile où l'aube ensanglantée ressemble aux poètes maudits.
Marcheur infatigable, tu as fui l'ennui. Les rinçures d'une jeunesse absurde, Verlaine, les saisons en enfer. Mais pourquoi garder dans une saccoche de cuir à soufflets cette lettre qui t'informe de la publication des illuminations? Elle n'est que désordre dans tes archives, tes mots, tes photographies de toutes sortes et le guide de l'aventurier commandé chez le libraire Lacroix. Une infirmité supplémentaire, un regard sur le passé. Ou peut-être  un doute, sur la rupture de ton apparence de poète. Pourtant tu n'as jamais cessé d'écrire. Combien de lettres ont saigné ton émotivité, façonné l'homme africain que tu es devenu dans la prose latente du voyageur? Ces traces là n'ont pas d'éternité.
Un moment, tu penses à la gomme distillée d'oliban qui en huile essentielle ou en massage sur ton articulation apaise la souffrance. A ta maison de bois où d'un lit en terrasse, tu as expédié les affaires courantes avec César Tian. Aux quinze thalers que tu donnes pour chacun des porteurs qui te hissent à hauteur d'homme jusqu'au port de Zeilah. A l'aube qui s'éparpille. L'air devient irrespirable. Comme une haleine fétide écartelant chacune de tes respirations. Tentacules goinfrées d'arsenic venues manger le chancre des incisions malsaines, l'ancienne syphilis n'a pas épargné ton corps malingre. Tu souffres de la peau. Une peau qui n'a plus d'âge, vieillie, cuite par les brûlures et les cailloux. Les rides affolent une barbe couleur fauve. Tu n'es plus certain de ton ahurissement. De ces léthargies  où le moindre mouvement devient torture. Parce que rien n'est pire que le pourissement du temps. Quand l'ennui suppose qu'il flotte tout contre ta jambe dont les varices mutilent en vain les bandages inutiles.
Tu fixes un point à l'horizon. Dans l'attente des chameaux, tu penses que le poète est un voleur d'ennui...

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par Jonavin publié dans : Les forcenés communauté : Biffures chroniques
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Dimanche 18 novembre 2007
Louise observe la lanterne mordre un moignon d'aube. Posée sur la margelle, elle veille aux dernières lueurs. La mèche, emboutie au vieux cuivre saigne une flamme couleur miel. Comme un festin de lune où d'emblée, l'aréole éclaire des portions de nuit. D'un revers de manche, elle essuie le carreau sale. Partout l'ombre jette en javelle des bancs de brume. Si près des volets, le lumignon semble réveiller des linceuls d'embaumeur. Et la froidure sur le toit moucheté de lichens, venue draper les poutres d'une gangue glaciale. Depuis la tour de Kerroc'h, le vent rase la lande. La paimpolaise peut l'entendre gifler les ajoncs et l'agrostis, battu par la houle qui à marée basse, remonte toute la colère du monde. Et les glaciers flottants des îles Lofoten où La Dormeuse, enflammée de granit rose demeure là-bas l'oratoire de son chagrin.
Elle se signe. Jamais Louise n'a gravé le nom de son islandais aux calvaires. Pas de messe ni de pleurs, juste l'attente des derniers jours d'août, saison après saison. Ce matin, elle ira longer le quai Morand et regarder les bateaux échoués avec les charrettes à bras chargeant le sel. Mais surtout garder en mémoire l'image des matelots pendant l'armement; cordages, filins, tonneaux qui roulent et mieux ces grandes voiles, flanquées aux mâts des goélettes qu'elle devine flotter comme le linge au fond d'un lavoir. Comme ces draps de lin qu'elle cogne à coups de battoir, tremblante et muette.
Louise attise le feu. La pierre qui transpire retient les criaillements du vent. Dans la braise encore fumante, les fermoirs et le bois du coffre s'imbibent d'éclats violacés. Elle a rangé sa paire de sabots sous le timon. La casquette plate de son homme, pendue à la patère imprègne la pièce d'un rire énorme. Mais elle refuse ses larmes. Chaque fois qu'elle sent monter un hoquet de sa gorge, elle fixe l'horizon improbable. "Cette lumière est ton étoile" souffle-t-elle. Chaque nuit, chaque jour. Mais quand elle descend le Goelo, Louise porte la même robe de laine austère, un chapeau à voile tombant, châle en pointe et bas noirs. Comme si le deuil avait le poids de sa coiffe, bonnet plat amidonné vers l'arrière pour écraser toutes ces années de doute. Les falaises, vêtues d'embruns arrachent désormais un morceau de ciel. Un peu d'éternité aussi, quand cette flamme la protège des laideurs korriganes que sont l'ennui et la résignation qu'elle cueille en ronds de sorcières au fond du jardin. Il est cinq heures. Louise observe la lanterne mordre un moignon d'aube. Elle n'a pas sommeil...



par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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