Mardi 29 avril 2008


Ton ménage semble ne jamais finir tant le ciel azuré est immense. Qu'il pleuve à seaux et tu bats les tapis de tes ailes comme on époussette des moutons d'écume. Dans ces moments là, il plume un frison d'orage que tes cerceaux roulent en javelle. Dans ton duvet, juste la nuit. Un brocart à ramages cousu de lune. Un vent en chiffon. Et la rosée, qui parfois trempe à nu ta livrée de misère sur le toit du monde.
Tu n'as rien d'un oiseau domestique. Même si tu t'essores depuis un trentième étage. Tu inventes la lessive d'un bateau-lavoir, blanchisseuse sur une corde à linge savonnant les gros nuages noirs. Acrobate, tu voles en palier dans les draperies d'un monde si sale qu'il te faut le briquer à genoux. Nettoyer ses fumées de suie, crachats d'ombres pelucheuses qui filent sous la brosse. Tant de rêves à polir les cuivres d'un soleil déjà mort, tant d'amidon pour les cols de tes pensionnaires, nourris, logés, blanchis, qu'ils ont perdus tout amour-propre. Ceux qui te réduisent en poussière, tu le sais bien, n'ont pas le moindre éclat dans le regard.
De pylône en pylône. De tour en tour, ils construisent des cages étroites. Des épinettes où l'on trousse la volaille. Des nichoirs pour couver les oiseaux de basse-cour. Et des clapiers pour les cadavres d'enfants.
A la tombée de la nuit, toi tu lessives à la cendre de bois. Quand les ombres bouillies infusent sous le feu des étoiles. Ici, quelques cristaux de soude. Là, un peu de bleu de méthylène fondu dans la bassine d'un ciel rincé. Et soudain, c'est la nuit claire d'un monde qui respire les saisons. Alors, tu cherches dans l'échappée, d'autres flots, une embellie qui viendrait frisotter la seiche du vent sur laquelle tu aimes t'endormir. Dans ces buées où la brume n'est que vapeur, tu frottes, lavandière des dortoirs, tout comme la sentinelle, qui de son vol ondulé, ruse avec le savon. Tu frottes les salissures, l'âme crasseuse de ceux qui ont oubliés de pleurer. De ceux qui ne peuvent laver leurs yeux.
Demain, fenêtre ouverte, tu abandonneras la volière et ses grillages. Et de tes propres ailes, le ciel n'aura jamais été aussi beau...
par Jonavin publié dans : Bestiaires
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Lundi 14 avril 2008


Quelques lueurs oscillantes arrosent la margelle de la lampe. Juste une lumière ronde, flambée sous le métal qui puise tout ce noir de vigne. Longtemps j'ai voulu incendier la broussaille de mes lèvres. En détrempe avec une eau rouillée, mes larmes sonores brûlées à feu nu, suintent un rouge de fer. Elles ont déjà la même piqûre que les rousseurs du bois enfumé. Comme si dehors, les corons de briques distillaient la houillère de la rue d'Arcole pour éteindre les charbons dans l'eau des pleurs.
Comme si ma barbe rouquine, capable de broyer la couleur pouvait soudain, éplucher les solives. Mais surtout laver la pelure des visages, éclairés par l'or jaune d'un simple plat de pommes de terre. J'ai fermé la lourde porte derrière moi. Comment ne pas me reconnaître parmi ces gens? Indésirable, je dors sur la paille, visite les malades, leur lis la bible, parfois Dickens ou Hugo, prédicateur mort-né venu évangéliser les pauvres avec son propre tourment! Tout ce qui germe doit naitre de la peinture, ma seule vocation. Dans ces couleurs besogneuses que le pinceau viendra ramasser en nuances. En odeurs palpables, breuvage et graisses transpirant la toile. Dans ce clair-obscur où l'humilité de mon âme est déjà lucide. Et dans le travail de mes doigts Théo, afin de libérer ces gens de toute résignation! De toute crispation!
Je me blottis aux coiffes illuminant la visière des casquettes molles. A la chevelure tiède d'une jeune fille me tournant craintivement le dos. Et le contraste avec la blancheur des jattes abreuve la pureté de ma folie. Le tumulte de mes crises dépressives qui, secrètement, a nourri bien des mélancolies depuis l'enfance. Mangeurs de pommes de terre...Je suis des yeux chacun de leurs gestes. J'abandonne ma frustration d'artiste pour vêtir celle de la prière, pour comprendre certaines postures, la position d'un buste. Pour somatiser l'angoisse qui ronge la paix familiale avec la noirceur de ces murs déguenillés. J'y vois le presbytère parental, un frère mort, l'école publique, autant de loques et de peaux souffreteuses qui m'éloignent d'une vraie lumière. D'un vrai décor, sans nids d'oiseaux ni sombres tourbières.
Le Borinage est un vieux Venise. Pasteur sans sermon, j'ai sué la même souffrance. Monotonie des jours qui se ressemblent, j'ai façonné le même ennui. Bu le même café. Mangé les mêmes orties. Et si la terre d'ombre, mélange de bitumes machûre encore les carreaux sales, elle trace aussi avec vigueur les rides et les cernes des mineurs. Une croûte de soleil descend du plafond pour cueillir dans l'instant, cette tendresse qui semble alors les réconforter. Avec cette malédiction de vivre qui scelle leurs lèvres argileuses. Avec ce fer oxydé saignant l'ocre brune de leurs mains noueuses dont la colère disparait parfois dans des rognures de nuit. Apprenti, pourrai-je demain peindre ces mains tenaces avec le même détail qui sourde une révolte soumise? Théo, ces mains ont faim d'avoir vaincu la terre glaise.Toute cette pudeur réveille tant de regards complices chez ces deux couples qu'elle me remue le coeur. L'intimité secrète qui les unit réchauffe tant de lueurs au fond de leurs prunelles qu'elle ébranle ma propre solitude. Mon propre désarroi. Ma propre déchéance.
Les mains se frôlent, sans heurt. Mais leurs fourchettes, Théo, sont des pioches qui continuent de creuser l'intérieur de ma tête...


par Jonavin publié dans : Les forcenés
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