La baie semble figée, immobile, glacée. Dès l'embouchure, tu as pourtant vaincu les eaux harponnées par Saxby Gale. Le tranchant des vagues.
L'encre d'écume sur le flanc noir des bateaux échoués. Déjà la nuit d'octobre dépèce les aboîteaux et la digue. C'est une mer d'huile, en barrique, qui dans l'entonnoir, digère à l'aube sa
tempête fondue dans les mascarets. Après les flots grinçants de la houle, se sont succédés les coups de mer, vacarme assourdissant du ciel pris dans les déferlantes. L'onde porteuse, rageant à
travers les chenaux étroits des récifs, arrache une dernière plainte à l'océan. Puis c'est à nouveau le silence. Lourd. L'immensité. Une gifle hivernale qui au réveil, ne laisse que désolation
infinie. Indifférent au vol criard d'un goéland, tu défies l'horizon qui se lève.
Ce combat n'est pas le tien. Même si tu t'amuses de la tempête ravageant les granges du Comté. Tant de jours et de nuits interminables vécus à sonder l'éternelle pénombre des courants ont
aguerris ta soif de voyage. Mille ans d'une vie itinérante avec juste les étoiles et le chant profond des baleines!
Le souffle court, tu humes l'air froid à pleins poumons. A deux encâblures, un cadavre flotte en surface. Longtemps tu l'as vu dériver, inerte au milieu des balles de foin. Emporté sans doute par
les inondations. A-t-il suivi comme toi les routes migratoires jusqu'au golfe du Maine? Un instant tu l'imagines. Tu lui inventes même une allure de fuite avec la mort dans ton sillage. Parce que
ce cadavre, c'est aussi mille ans d'histoire. Mille ans de chasse et de sacrifice. Recraché par Saxby Gale qui, de saint-Jean à Pubnico, exhale un vent d'ouest en lambeaux, il nourrit d'affilée
mille ans de traditions sanguinaires.
Après un demi siècle de navigation à poursuivre les hivers algonquins - chaque année au même endroit - la légende des Micmacs continue à faire de ton âme l'agitateur des marées. Fier, tu gardes
la tête franche et robuste des Basques. D'abord, par la bosse jaune pâle d'un vieux bonnet infesté de puces. Ensuite par cette peau rugueuse aux callosités épaisses. La nuit sombre sur ton
manteau noir cousu de boutons en corne. Semblable aux durs cabans goudronnés, il réveille ceux des pêcheurs dont l'esprit immergé, s'inflige alors une nouvelle tenue de campagne. Où que tu sois,
tu gardes en mémoire les flotilles de Ciboure. La vision du danger autour des chaloupes. Celle des suroîts à l'odeur de saumure. Qu'elle sombre encore sur ton masque verruqueux, mangé par les
fièvres et le sel autour d'une barbe fine, la nuit n'a plus la force d'éteindre ton regard si doux. Avec ce corps massif de marin - Ce dos large, abattu comme les navires en carène que lisse une
lame d'étrave, tu saignes la même offrande que le cadavre abandonné. Parce que tu es le dernier à pêcher la crevette dans la baie de Fundy. Le dernier d'un clan oublié par les indiens morts. Le
dernier à fuir le temps...
Entre les bois d'épave venus flûter la seiche tranquille, tu t'attardes sur les fanons du cou. Les plissures d'une chair molle lardée sous la nuque. Si l'oeil vitreux de la bête, sa gorge en
trophée d'ancre ferment la vue à des fumées d'eau, l'entaille béante, elle, sacrifie bien à l'océan un sang presque rose. Le sang du pardon. Le sang du pêcheur. Le sang d'une vie.
Alors d'un spy-shop majestueux, tu te hisses sous l'horizon. Tu t'ouvres à l'immensité, harnaché dans les baves et les gerbes d'écumes.
Tournant lentement sur toi-même tu plonges gueule ouverte, libérant soudain la queue aplatie de ta nageoire caudale que tu dresses en flèche, haut dans le ciel. Quelque part derrière l'océan, tu
continues à vivre...
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