Dimanche 30 mars 2008

La baie semble figée, immobile, glacée. Dès l'embouchure, tu as pourtant vaincu les eaux harponnées par Saxby Gale. Le tranchant des vagues. L'encre d'écume sur le flanc noir des bateaux échoués. Déjà la nuit d'octobre dépèce les aboîteaux et la digue. C'est une mer d'huile, en barrique, qui dans l'entonnoir, digère à l'aube sa tempête fondue dans les mascarets. Après les flots grinçants de la houle, se sont succédés les coups de mer, vacarme assourdissant du ciel pris dans les déferlantes. L'onde porteuse, rageant à travers les chenaux étroits des récifs, arrache une dernière plainte à l'océan. Puis c'est à nouveau le silence. Lourd. L'immensité. Une gifle hivernale qui au réveil, ne laisse que désolation infinie. Indifférent au vol criard d'un goéland, tu défies l'horizon qui se lève.
Ce combat n'est pas le tien. Même si tu t'amuses de la tempête ravageant les granges du Comté. Tant de jours et de nuits interminables vécus à sonder l'éternelle pénombre des courants ont aguerris ta soif de voyage. Mille ans d'une vie itinérante avec juste les étoiles et le chant profond des baleines!
Le souffle court, tu humes l'air froid à pleins poumons. A deux encâblures, un cadavre flotte en surface. Longtemps tu l'as vu dériver, inerte au milieu des balles de foin. Emporté sans doute par les inondations. A-t-il suivi comme toi les routes migratoires jusqu'au golfe du Maine? Un instant tu l'imagines. Tu lui inventes même une allure de fuite avec la mort dans ton sillage. Parce que ce cadavre, c'est aussi mille ans d'histoire. Mille ans de chasse et de sacrifice. Recraché par Saxby Gale qui, de saint-Jean à Pubnico, exhale un vent d'ouest en lambeaux, il nourrit d'affilée mille ans de traditions sanguinaires.
Après un demi siècle de navigation à poursuivre les hivers algonquins - chaque année au même endroit - la légende des Micmacs continue à faire de ton âme l'agitateur des marées. Fier, tu gardes la tête franche et robuste des Basques. D'abord, par la bosse jaune pâle d'un vieux bonnet infesté de puces. Ensuite par cette peau rugueuse aux callosités épaisses. La nuit sombre sur ton manteau noir cousu de boutons en corne. Semblable aux durs cabans goudronnés, il réveille ceux des pêcheurs dont l'esprit immergé, s'inflige alors une nouvelle tenue de campagne. Où que tu sois, tu gardes en mémoire les flotilles de Ciboure. La vision du danger autour des chaloupes. Celle des suroîts à l'odeur de saumure. Qu'elle sombre encore sur ton masque verruqueux, mangé par les fièvres et le sel autour d'une barbe fine, la nuit n'a plus la force d'éteindre ton regard si doux. Avec ce corps massif de marin - Ce dos large, abattu comme les navires en carène que lisse une lame d'étrave, tu saignes la même offrande que le cadavre abandonné. Parce que tu es le dernier à pêcher la crevette dans la baie de Fundy. Le dernier d'un clan oublié par les indiens morts. Le dernier à fuir le temps...
Entre les bois d'épave venus flûter la seiche tranquille, tu t'attardes sur les fanons du cou. Les plissures d'une chair molle lardée sous la nuque. Si l'oeil vitreux de la bête, sa gorge en trophée d'ancre ferment la vue à des fumées d'eau, l'entaille béante, elle, sacrifie bien à l'océan un sang presque rose. Le sang du pardon. Le sang du pêcheur. Le sang d'une vie.

Alors d'un spy-shop majestueux, tu te hisses sous l'horizon. Tu t'ouvres à l'immensité, harnaché dans les baves et les gerbes d'écumes. Tournant lentement sur toi-même tu plonges gueule ouverte, libérant soudain la queue aplatie de ta nageoire caudale que tu dresses en flèche, haut dans le ciel. Quelque part derrière l'océan, tu continues à vivre...




 

 

 

par Jonavin publié dans : Bestiaires communauté : Biffures chroniques
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Mercredi 12 mars 2008

Le jardin s'est refroidi aux cosses de l'hiver. Parfois sourd une lueur qui vient pomper la terre avec des nuées d'averse. Elle creuse l'ombrage des fruitiers, brûlant d'un reflet rageur le trop plein des coteaux.
Les deux mains sur le manche, Herman plante sa fourche. Tout en rallumant son mégot, il suit du regard les ombres fumantes descendre sur la ferme, cent mètres plus bas. Soudain surgit son porche avec  un escalier à jour central ouvrant sur une courette. La toiture à larges débords mange la façade et force quelques tuiles à disparaître sous les encoignures. Comme celles mauvaises de l'étable où le vieux distingue à peine le lustre des sonnailles derrière une étroite lucarne. Mais au détour, rien n'éclaire autant que le jasmin, palissé le long du mur dont les rameaux attisent encore de leur floraison dorée les recoins les plus sombres. Il aime cette lumière jaune givré. Comme celle de son jardin avec l'éclat des baies lumineuses de l'argousier. De son feuillage aciéré comme la toile d'un dirigeable, l'arbrisseau lui rappelle alors ses années de pilote dans la marine impériale.
Déjà une heure qu'ils ont grimpé le talus pour semer les annuelles. Frantz l'accompagne dans le clos de rocailles où poussent les cornouillers. Juste parce que les branches représentent l'armature sanguine d'une guerre qui n'en finit pas de vieillir. Perplexe, le vieux fait rouler son mégot d'une lèvre à l'autre. C'est vrai que cette guerre-là voit passer bien trop d'hivers. Pour preuve, les nazis ont déjà feraillés le Graf depuis deux ans. Il laisse flotter son mécontentement sur les fougères d'un parterre boisé.
Ici et là, la clôture goutte des moignons d'eau. Dans les fossés, près du muret, aux endroits où la neige résiste, le sel répandu a déjà rogné la glace. Mais les pluies qui tombent à seaux depuis une semaine ont inondés les prairies d'alpage en nids d'écume. Comme des rinçures de tonneaux que le ciel lape à grands coups de langue ricane le grand-père. De la brune aux aurores, les nuages ont trempé la nuit au maillechort. Et les éclats de gris, coulés tant de miroirs sur la crémaillère qu'elle scintille ici comme une lame d'argent. Un instant, Herman montre du doigt la course de la rampe à son petit-fils. A flanc de roche et si près des étoiles, il a survolé tant de fois la Furka qu'il devine parfaitement l'ascension du rail entre les grandes forêts de pins.
Maintenant que la montagne gerbe ses foudres, c'est tout l'horizon qui prend une couleur lie de vin. Et des ombres dévalent la vallée pour charpenter de rouille les pics vertigineux sur les maigres boqueteaux.
- Il n'y a plus de zeppelin là-haut, hein grand-père?
Le vieux a un air pensif. Il ne s'attend pas à cette question. D'un coup, il empoigne sa fourche et l'enfonce verticalement. Par un bras de levier, s'appuie avec vigueur contre le fer, le corps en avant, à porter tout son poids sur le pied qui attaque la glaise avant d'en extraire une grosse motte qu'il écrase du poing.
- Frantz, dis-moi, que vois-tu dans cette motte?
D'abord, le garçon semble inquiet. Ses yeux timides roulent sans cesse du gruau de terre nourri aux chiendents, à la prunelle rieuse du vieux qui satisfait, ouvre lentement la paume.
- Je ne vois qu'un vers de terre qui se tortille s'excuse l'enfant.
- C'est parce que tu manques d'imagination. Tes yeux savent observer mais ils n'osent pas s'aventurer là où commence ton autre regard. Dans cette motte, moi je vois un vers de ciel. Dans la glaise, une nuit obscure, trempée de fièvre par les orages de printemps. Observe cette motte humide et gluante qui s'émiette en pluie compacte! C'est un ciel d'avril glacé. Du liseron épineux, moi j'invente les éclairs. Ce lombric devient alors zeppelin. Parfois rose ou marron quand l'aube s'habille d'une flaque de lune. Parfois irisé, avec des reflets violine, à fouisser son nombril dès les premières lueurs. Et mon vers de ciel vole par dessus les litières. Il vole, Frantz...
L'enfant a une moue boudeuse.
- Mais il n'y a pas de ciel dans la terre.
- Pas de ciel? Mais cette terre a le ciel du cobalt enfoui là depuis des siècles. Dans les mines de Saxe comme celles de Bohême et de toute la Prusse où les kobolds dérobent le minerai d'argent pour le remplacer par ce bleu si pur qu'il innonde toutes les galeries. Là, à tes pieds. L'eau s'infiltre comme des tempêtes intérieures et verticales. Frantz, imagine chaque segment du vers comme les arceaux métalliques de l'aéronef. Où les anneaux de soie ne sont que des ballons à l'intérieur d'une gigantesque enveloppe argentée. Ici à la proue, timon et gouvernail. Là à la poupe, hélices et moteurs Maybach pour le propulser au dessus des océans. Oui, les océans, les continents avec ces trous pleins d'eau et de boue que sont les fondrières du jardin. Toutes ces crevasses où les ruisseaux débordent. Le muretin en muraille de Chine. Un monde extraordinaire...
Là, ces taupinières sont les monticules des montagnes de l'Allgäu. Même les traces de neige s'enflamment à l'immensité des banquises quand le zeppelin dérive sur des édredons de brumes.
Le vieux rentre les épaules. Comme le meuglement d'un signal depuis une nacelle en perdition. Sans doute un ordre du quartier-maître pour se libérer des ancrages et prendre un peu d'altitude devant les yeux interrogateurs de Frantz. Mais le vieux sait au fond de lui, que les taupes ont déjà mangés les vers mutilés...
Dans le ciel, il peut entendre le ronronnement d'un avion...
par Jonavin publié dans : Bestiaires communauté : Biffures chroniques
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