Dimanche 24 février 2008


undefinedPhoto: Bruno Martin
 
D'abord il y a cette clarté. L'embrasement du mur de La Cigale dilué dans un bain de soufre. Sur la place, s'écrase un ciel d'averse qui réveille l'étuve d'un marché aux fleurs. Là où les étals suant des étincelles détrempent le jaunet des tournesols. Mais c'est un plein soleil qui escalade à présent la cathédrale Saint-Front; on le devine électrique, au milieu des coupoles byzantines. Un instant, Madeleine le suit du regard. Elle pense aux crépis bulbeux d'autrefois alors qu'il grimpe la tige du haut clocher. Ici, à l'ombelle éclairée d'angélique pour le bouquet rond de la lanterne. Au store en demi-lune coiffant la vitrine du bijoutier. Ou à celui du salon de thé, face à la fontaine étincelante.
Effeuille la marguerite que le vent emporte...sussure-t-elle. Déjà la toile de La Cigale égoutte le reflet des fenêtres sur le mica des tables bistrots. Un client fume une cigarette à la terrasse. Dans ce tapage criard, Madeleine vit un court moment de tristesse. Comme un flambeau grossier de jonquilles qu'elle penche au bord des larmes pour allumer la peur de ses yeux.
Sombres pensées...
A peine onze heures. Sur les toits, le soleil n'arrive plus à faner les tuiles trop rouges. L'odeur du foin vert. Mais surtout l'herbier d'oiseaux morts qui lui trotte encore dans la tête.
Rue du petit cimetière. Madeleine brûle d'impatience. Entre les pavés, elle pense aux soucis que les chalands piétinent. Au millepertuis pour éloigner la mélancolie; et sur le fer forgé des balcons, à toutes ces jardinières qui font scintiller d'or et de sang les lourdes bâches ruisselantes. Entre groseille et doré, la septuagénaire pense aussi aux colchiques d'automne pour le coeur vénéneux des hommes. Image furtive mais douloureuse qu'elle étouffe dans un profond soupir.
Il n'y a pas de roses sans épines.
A la terrasse, l'homme s'est levé.
Soudain l'éclat est si lumineux qu'elle imagine un soleil torpillé dans le feu de l'eau. A ce gargouillis de lumière, fait d'orage et d'incendie pour enflammer l'ombre des tilleuls. Tranquillement, Madeleine dispose ses trois panneaux de carton autour d'elle. Elle y a inscrit  les bribes de son histoire à l'aide d'extraits de journaux. Collé la photographie de ses enfants, celle de son mari dans leur hôtel périgourdin. Vendu. Elle explique en détail les courriers du tribunal, ses dettes. Juste l'ortie du monde irritant ses bouquets champêtres. Personne ne s'aperçoit qu'elle asperge ses cheveux d'essence. Parce qu'ici comme ailleurs, la solitude n'est pas une fleur cultivée. Une fleur de jardin.
Et la vie t'aime un peu, beaucoup, passionnément...
Sa voix est claire. Dommage. Personne ne l'écoute.
...à la folie, pas du tout...

 Alors au dernier pétale, Madeleine craque une allumette...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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Mercredi 6 février 2008

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C'est une frontière boréale qui sépare l'invisible du néant. Où les derniers mélèzes frissonnent avec un vent aux manteaux de loup. Une terre de trappeurs, sauvage, repue aux pelleteries de l'hiver. Ce vent-là tanne les conifères avec un racloir d'os qui dépouille les âmes. On sent presque l'éternité mordre l'ombre oblique des grands pins dont les aiguilles font briller le ciel d'une luisance résineuse. Déjà la pleine lune éclaire le bois d'oeuvre de toute cette forêt glacée. Des baliveaux énormes, jetés dans les congères qui, à hauteur des cîmes, semblent monter les étoiles à l'échafaud. Car les remuements sont la colère du bourreau: un crépuscule cagoulé dans le permafrost et les tempêtes ouraliennes. Bajanaj, l'esprit pourvoyeur de gibiers. L'homme a rempli de graisse la bouche du totem pour éviter l'errance et nourrir son âme défunte. Mais tout ce qui houle à la mort ressemble ici aux pires solitudes. Il garde les yeux ouverts sous une chapka. Rien n'indique dans ses prunelles la limite qui couture le silence à l'oubli. Sinon le mégis des bâches tendues vers l'horizon où scintille encore l'oeil jaune d'une lampe fumeuse. Et surtout, la silhouette vivante des chiens dont les buées sonores se gangrènent au gel immobile. Devant les patins croûtés de cuir brut, foulés de neige et de nerfs, la meute reste blottie à vêtir l'hiver, guidant l'attelage vers l'au-delà et ses arpents de steppe inconnue.

De loin, l'ombre s'épaissit. Une peau ensanglantée déroule au-dessus des sapinières une fourrure presque aussi noire que la nuit. Sans les flocons minuscules que le ciel avale dans sa tourbe, on peut croire que les arbres se fondent en squelettes jusqu'aux tréfonds de la taïga. Après l'éclat de la neige sur les ridelles du traîneau, la charpente de l'hiver découvrant la ligne des trappes, s'invite à la construction d'une clarté qui monte lentement du sol. Dans ces couloirs aux lueurs fugaces, pareils aux trous de lumière que l'on entrevoit dans l'embâcle des rivières gelées, l'attelage semble figé, comme si le temps, soudain gangué de glace, immobilise sa course folle.
Ici les diables commercent avec la Terre. Depuis des temps immémoriaux, ils tentent en vain de lui dévorer le ventre. L'homme a vécu suffisament longtemps parmi les Evenks pour comprendre les lois chamanes des chasseurs morts. Ceux capables de quitter leur corps et d'aller visiter les territoires infinis de l'esprit. Et dans l'omoplate d'un renne passée au feu, il lui arrive parfois d'interpréter un mauvais présage. Les troubles du monde aux craquelures vernies. La douleur sous les crocs d'une esquille.
Sa barbe cristallise. Son masque anti-froid laisse apparaître la palanche des yeux. Un regard lourd qui penche sous le poids du rêve. Une main sur le timon, l'autre sur le coeur, il ne bouge pas. Chasseur dans son royaume...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs communauté : Biffures chroniques
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