Jeudi 19 juin 2008

Lacis de ruelles, fado d'un pincement de cordes. Dorés, les murs lépreux adorés, la cour pavée de Bairro Alto. Cette mélodie que tu joues, cançao do mar*, c'est la saudade du grand largue. Celle de l'Electrico qui suppure ses bancs à la marée des poulpes éclairant la ville. Dans la houle des rues pentues, les goulottes clignent une ophtalmie purulente. Lambin, tu t'accroches au tramway qui peine à monter. Aux abcès de fièvre. A la chaleur étouffante.
Je suis arrivée comme un spectre, Francesco. Et c'est à cette ville que je veux offrir mon dernier adieu. Entre cuir et chair, emmurée dans la salle d'attente du Purgatoire des statues. Avant l'éternité.

Il est des escapades comme du fado: chagrin, déchirements, blessures. Lisbonne est pour moi un trajet du souvenir. Une plaie pour l'enfance perdue, Alfama justement et ces années d'apprentissage où je danse avec la mémoire. Regarde, Mémé Ana do Rosario est pelotonnée sur sa banquette. Vêtue d'un châle qui ressemble à l'ombre de Dieu, elle chuchote la miséricorde des passagers. Celle des vivants. Mais en fermant les yeux pour éviter son regard, c'est surtout mon histoire que je surprends dans le souffle de la prière. Ici, une fête de l'école, les escaliers de faubourg, le linge saumâtre pendue aux fenêtres. Adolescente, j'y cousais les voiles de l'évasion quand sous mes paupières, j'entendais clapoter un impossible océan. Là-bas, les marches populaires et les cabarets de nuit. Le café Mondego, sanies de lumière et de poésie où la douleur funambule ne cesse de grandir. Silence, car on va chanter le fado! cries-tu...Un avertisseur sonore beugle le prochain arrêt. Puis la rame s'ébranle à nouveau, lâchant les freins sur ces images d'enfants qui jouent dans la cour. Ma fratrie, mon silence, ma chair que je ne connais pas. Que je ne connais plus. Alors je chante. Droite, figée, fière. Pour toi, Francesco. Et pour ce public qui m'écoute, le coeur lourd.
Dans les couinements métalliques, l'arpège de ma guitare portugaise s'accorde aux secousses. Rythmées par un ongle postiche de tortue, c'est pourtant un autre luth qui vient nous ensevelir dans sa carapace. Lenteur excessive. Le temps n'a plus de repères. Du pouce, je gratte un accord presque étouffé. Je me mêle à la viola de tes mots. A ces caravelles d'amour jetées au vent qui soudain claque comme l'exil de nos âmes en fuite. Déjà la mort habite le cimetière marin qui me borde les yeux. Cançao do mar. Vivre et rêver avec toi dit la chanson. En queue du tram, je devine ton sourire à travers le hublot. Fuyard. Lointain. Ton visage de lumière égrène chacune de mes notes pincées tandis que peu à peu, tu t'éloignes. Même les écaillures de ma voix laissent derrière nous des miasmes de souffrance. Mais c'est mon amour qui pourrit, Francesco. Juste mon amour.

Tout près, Le Tage, mer de paille, crache ses plaies de feu dans le coeur des lisboètes. Souvent la vie se charge de recouvrir les gloires défuntes. Il suffit d'un tramway pour la voir défiler, grimper ou descendre les sept collines du destin. Dans l'ordinaire de ma ville qui respire le fado.

Lacis de ruelles, fado d'un pincement de cordes. Dorés, les murs lépreux adorés. J'abandonne ma voix au conducteur. Le terminus de La Mouraria ne me relie plus à ce monde...

* Chanson de la mer
par Jonavin publié dans : Les forcenés
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Vendredi 6 juin 2008


Dans l'étoupe des trottoirs, mes cheveux filasse essuient quelques rires visqueux. Effluent urbain charriant ses pleurs usés, la foule passe, indifférente. Lentement, je remonte la rue d'Aubuisson. Des murs cachou et mangés de rouille ont déjà grignotés le feu de l'aube. Comme atomisés par des essences de menthe anglaise, ils abandonnent leurs écorchures à des dragées de plomb.
Après avoir emprunté le boulevard, au sortir d'un immeuble en chantier, je souffle un peu.
Le ciel est à l'orage. Juste en face, un rouleau compresseur des travaux publics étale sa poudre d'Antésite. Aux commandes, Négus, hilare, me jette un sourire de fer-blanc. Celui-là comme moi, semble s'amuser des sucettes parapluies de certains badauds. Soudain il explose de rire, Blackoïds Brown expectorant un noir d'ivoire à sa veste jaune acidulé. Son rire goudronneux me fait du bien. Quartier Saint-Aubin, je me souviens avoir longé sur une centaine de mètres, la rue de la Colombette, aspirant le Hall aux Grains avec des Coco Boer achetés la veille au Paradis Gourmand.
Ce matin, étrangement, la Garonne s'est endormie dans un sirop de badiane. D'ici, je peux respirer ses liqueurs anisées tandis que je m'attarde devant la vitrine éclairée d'une épicière en blouse de vichy. Pensif, je me demande s'il lui reste des Magistra Florent, quelques grises au goût amer ou encore des bergamotes rafraîchissantes d'avant-guerre. Sans doute pas. Mais le gling de sa porte qu'on ouvre, me rappelle, enfant, l'étalage des bocaux et la vente des bonbons au détail. C'est plein d'amertume que je m'éloigne de la boutique.

Dès la première rafale, j'entends l'appel du large. Dans le coquillage des roudoudous et leur voile de cellophane où tempêtent des caramels au beurre salé. Dans les cordages de sucre candi aux mâts de Twisty Pop frottés à la brique du centre-ville. Je presse le pas. Pour fuir cette foule de guimauve, encapuchonnée de berlingots tristes. Il pleut maintenant à grosses gouttes. Je ramasse les flaques sous mes semelles, ravi de mettre un soleil en boîte. Je tatonne mon gousset afin de m'assurer que le mien est toujours là. Il fut un temps pas si lointain où Bout de Zan machouillait aussi sa réglisse sur le bitume. J'y pense parfois comme ces grains de café au parfum de violette. A ces bâtons, en place d'une vieille palissade où le bois est mordillé du bout des lèvres. Je garde en mémoire les pastillages parfumés d'Uzes. Ils jaunissaient les dents, effaçant d'un trait de gomme l'enclume du coeur et donnaient à la rue, une humeur joyeuse. Je n'ai pas trouvé les Bienfaits de Lajaunie rue d'Aubuisson. Ni les cachous goût blond, avenue de Larrieu. Qu'importe, ce soir je prends le train pour Flavigny.
Je me retourne, le visage ruisselant. Au loin, Négus a déjà fondu avec un petit signe de la main...


par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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