Lundi 14 juillet 2008
Photo: toue cabanée (Bateliers du Cher).CHEVEUX-DE-FRISE
La Charente draine des envies d'évasion. Des lumières transparentes dans ses bocaux limonaires. C'est oncle Albert qui, le premier m'a parlé des abeilles de l'amer. Histoire d'en rire, Camille, où les ombres butinent le fond de l'air et caressent les peaux blanches. Dès le départ, j'ai senti la ruche bourdonnante. Un emplâtre sur la nuque vivifiant mes raideurs cervicales. Un vent piquant venu de l'océan.
Sur le fleuve, les abeilles ourlent des froissures légèrement bleutées. Là où la toue, dans le sillage des courants, navigue avec lenteur. En amont de Cognac, le Capitaine a embarqué une cargaison d'eau-de-vie. Près du mât, cinq barriques tanguent sur le tillac, arrimées les unes aux autres par les tire-vieilles du bateau. A les voir ainsi, j'ai l'impression de vivre enfin sa folie. L'aventure d'une autre époque qui différencie à ses yeux, l'angoumois du huron. Quand j'ai vu la voiture de maman derrière les arbres, j'ai compris tout de suite, qu'une partie de mon enfance allait bientôt disparaître. Mais je n'ai pas peur. Cette vie-là a au moins le souffle des tempêtes. Elle échevelle les nuages. Elle ébouriffe, mais sans les démêlures quotidiennes, ni les noeuds dans l'estomac.
Oncle Albert relève sa toque d'un revers de manche. Le ciel semble chargé de lourdeurs. Nu des miellées d'érables qui d'habitude, mollissent l'horizon. La forêt de la Double tremble depuis les sous-bois sombres. Comme si le Tonnelier, grand affameur de paludes, réclamait enfin ses moignons d'arbres. La voile, pendante, s'arc-boute un moment, dressant la Guimbarde face au vent. Puis à nouveau c'est le calme touffu des marécages. Le bourdonnement des abeilles au mitan du fleuve. Mais dieu qu'il est bon d'être là. Charmée, je reprends à l'existence, les foulards de ma révolte. Mon scalp en trophée. Mes chouchous d'autrefois.
Même la toue a fière allure. Son tillac en bois d'azobé, hydrofuge et imputrescible est rapide à sécher par gros temps. La cabane sur le pont, avec un oeil-bouée cloué aux rondins, a une toile ferlée au-dessus du toit. Dans le tabernacle, un couchage de peaux drues, les cartes fluviales et le timon qui commande la piautre. C'est la Guimbarde comme l'appelle oncle Albert. Un bateau qui se coule dans la ruche. Poussé sans cesse par les alluvions et les sédiments du rêve, eaux jaunes de la Louisiane charentaise. C'est donc par une après-midi ensoleillée que je découvre les joies de la batellerie. A la longue-vue, j'apprends à suivre le vol émeraude des guêpiers. Tout ce qui me rattache à la beauté équivoque. Oncle Albert rit. Ma tête auréolée, s'agrippe aux chevelures d'un ciel généreux. Qu'il fume son gros havane, qu'il boit ses fièvres cognac, peu m'importe. Il a la coiffe des héros. Il suffit à mes angoisses d'aventurière en herbe.
Aux abords de la Dronne, la Guimbarde continue sur son erre. L'eau gerbe une écume douceâtre. Des reflets de nuit serpentent sous la levée. Mordue par le clapotis, la toue tend sa carcasse résineuse. Dans ces moments rares et précieux, même le silence perd patience. Il étouffe ses murmures, tarit les bruits de l'eau cadenassée. Oreille tendue, le Capitaine écoute. Un silence lâche ses loutres et miracle, je l'entends à mon tour. Je l'entends, choral et bienfaiteur sur ma nuque.
Première nuit. La Guimbarde mouille au "large". Le ciel brasille maintenant l'orée des bois touffus. Au pied du mât, oncle Albert fume sa pipe. Des deux côtés de la rive, le fleuve dort tranquille. On convient toutefois d'un tour de garde. Pour les ratons pilleurs de la Gabaye. Les maringouins. Quand oncle Albert me réveille à quatre heures, le vent a déjà forci. Des nuées de colère noient le ciel. La lune darde l'ombre sournoise des abeilles, frisottant leur essaim aux fumées de l'aube. La veille, c'était le survol des mouettes d'Oléron. La becquée des matins douloureux où, de la chambre, les oiseaux rieurs épiaient mon court sommeil. Je décide de ne plus y penser. Au bivouac de la douleur, je préfère vivre cette souffrance là. Le café avec une goutte d'alcool qui ragaillardit les corps. Et puis rien ne doit échapper à l'élégance de l'âme. A ces visions magnifiques que la nuit emprisonne pour les plus téméraires. De la lucarne, le fanal éclaire des portions inconnues. Nuitamment, les odeurs restent toujours figées par une certaine méfiance. Une mélancolie venue d'ailleurs qui piquette ce que les yeux sont incapables de voir. Ce sont ces odeurs -là que l'on renifle bien souvent.
Maman, peut-elle vraiment douter de ces visions instantanées? J'imagine sa voiture longer le fleuve. Une vie parallèle. La Brée-les-Bains et sa marina d'embruns futiles. J'imagine la marée noire, les hôtels pris d'assaut. Ces mouvements de foule, ce désordre ambiant autour des plages. Et l'île qui s'accélére dans un déluge de lumières trop apparentes. Mais combien sont-ils à frissonner aux bruissements des arbres? Aux clapotements d'une eau grogneuse? Aux bêtes invisibles?
A ces beautés sacrifiées, il me reste la Charente méconnue. Les heures indicibles. Oncle Albert. Presque rien en somme.
Assise en tailleur sur la cabane, j'hume le vent comme un animal. D'ici, je peux le suivre à la trace. Habiller sa course d'un bouquet fleuri. Sentir les effluves qu'il transporte par-delà la Double. Une légère brume dessine le fond de la berge. J'ai dénouée mon bandana. J'ai besoin de sa respiration sous mon crâne. Besoin de gifles, d'une crête pour tatouer ma peau. Besoin de sa gueule-de-raie en parties égales et d'imaginer ce qu'il en ferait si j'avais des cheveux. C'est qu'il en a à raconter, ce vent. De ce qu'il a vu de l'autre côté. De ce qu'il donne ou reprend avec fougue. Je l'interroge du regard, m'enquiers de ses maladresses. Des harpies qu'il plante quand l'orage gronde. Le vent mauvais, les ronces d'Oléron...Mais hormis ses rafales par-dessus les dunes, je ne connais finalement rien de lui. Du moins, pas grand chose.
Dans le lointain, un chien de ferme aboie. Voilà bien le dernier lien qui me relie à mon passé. Il y a sans doute une route là-bas. Une cheminée qui fume, des gens endormis dans le conforme. Ceux-là, évidemment, n'ont pas tout abandonné à la ville. Ils gardent une vieille blessure. Des habitudes ancestrales. Même si l'électricité a eu raison de leurs efforts d'être un peu différents. Il leur suffirait pourtant de lâcher une barque au milieu des marécages. De suivre les écorces rouges, le grognement des sangliers. D'apprendre l'humus qui leur colle aux doigts, les senteurs d'une terre en décomposition ou l'alignement du fleuve. Ne pas vivre avec mais dans ce qui les agitent au plus profond d'eux-mêmes. Oncle Albert a laissé des lambeaux d'âme, en suivant juste la vieille route des Voyageurs.
Quant à tous les autres, pollués de l'intérieur, ils sont déjà morts. A répandre la même ombre noire sur les autoroutes, on ne voit plus que leurs os malades. Domptés, avalés par les gueules de l'Enfer.
Du guinda, je hisse la voile. Oncle Albert écope encore l'eau des anguillets. Le soleil d'abord timide a fini par percer depuis le haut des arbres. Par réflexe, je range les gaffes et l'aviron. Histoire sans doute d'avoir la contenance d'une vraie marinière. Clin d'oeil du Capitaine. Tout est maintenant une question d'attitude. De respect sur le bateau.
Ce matin, les flots ont pourtant la couleur du bief. Manteau de boue entre deux écluses. A tribord, le fleuve bouillonne les miasmes du marais avoisinant. Mais la couleur n'est pas ragoûtante. Au contraire, elle semble naître à la source, comme figée dans la mare aux secrets. Oncle Albert s'est débarbouillé le visage, les mains en corolle par-dessus la bordaille. C'est un geste naturel chez lui. Il a ce besoin vital d'être en communion avec les éléments. Ensuite, il a vérifié machinalement l'arrimage des barriques, tirant sur la corde d'un coup sec. Peu à peu, le ciel devient presque orange. Il titille les caribous. Le ramage des pins maritimes. Cette faune paludéenne qui embourbe les Voyageurs du Bout du Monde.
Passé la maigre de Saint-Aulnaye, la Guimbarde a soudain louvoyée en direction du sud. J'observe le ciel. Oncle Albert, le ciel à nouveau. Il n'est pas encore six heures...

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