Mercredi 6 février 2008

traineau.jpg
C'est une frontière boréale qui sépare l'invisible du néant. Où les derniers mélèzes frissonnent avec un vent aux manteaux de loup. Une terre de trappeurs, sauvage, repue aux pelleteries de l'hiver. Ce vent-là tanne les conifères avec un racloir d'os qui dépouille les âmes. On sent presque l'éternité mordre l'ombre oblique des grands pins dont les aiguilles font briller le ciel d'une luisance résineuse. Déjà la pleine lune éclaire le bois d'oeuvre de toute cette forêt glacée. Des baliveaux énormes, jetés dans les congères qui, à hauteur des cîmes, semblent monter les étoiles à l'échafaud. Car les remuements sont la colère du bourreau: un crépuscule cagoulé dans le permafrost et les tempêtes ouraliennes. Bajanaj, l'esprit pourvoyeur de gibiers. L'homme a rempli de graisse la bouche du totem pour éviter l'errance et nourrir son âme défunte. Mais tout ce qui houle à la mort ressemble ici aux pires solitudes. Il garde les yeux ouverts sous une chapka. Rien n'indique dans ses prunelles la limite qui couture le silence à l'oubli. Sinon le mégis des bâches tendues vers l'horizon où scintille encore l'oeil jaune d'une lampe fumeuse. Et surtout, la silhouette vivante des chiens dont les buées sonores se gangrènent au gel immobile. Devant les patins croûtés de cuir brut, foulés de neige et de nerfs, la meute reste blottie à vêtir l'hiver, guidant l'attelage vers l'au-delà et ses arpents de steppe inconnue.

De loin, l'ombre s'épaissit. Une peau ensanglantée déroule au-dessus des sapinières une fourrure presque aussi noire que la nuit. Sans les flocons minuscules que le ciel avale dans sa tourbe, on peut croire que les arbres se fondent en squelettes jusqu'aux tréfonds de la taïga. Après l'éclat de la neige sur les ridelles du traîneau, la charpente de l'hiver découvrant la ligne des trappes, s'invite à la construction d'une clarté qui monte lentement du sol. Dans ces couloirs aux lueurs fugaces, pareils aux trous de lumière que l'on entrevoit dans l'embâcle des rivières gelées, l'attelage semble figé, comme si le temps, soudain gangué de glace, immobilise sa course folle.
Ici les diables commercent avec la Terre. Depuis des temps immémoriaux, ils tentent en vain de lui dévorer le ventre. L'homme a vécu suffisament longtemps parmi les Evenks pour comprendre les lois chamanes des chasseurs morts. Ceux capables de quitter leur corps et d'aller visiter les territoires infinis de l'esprit. Et dans l'omoplate d'un renne passée au feu, il lui arrive parfois d'interpréter un mauvais présage. Les troubles du monde aux craquelures vernies. La douleur sous les crocs d'une esquille.
Sa barbe cristallise. Son masque anti-froid laisse apparaître la palanche des yeux. Un regard lourd qui penche sous le poids du rêve. Une main sur le timon, l'autre sur le coeur, il ne bouge pas. Chasseur dans son royaume...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs communauté : Biffures chroniques
ajouter un commentaire commentaires (9)    recommander
Dimanche 27 janvier 2008
undefined
Le réveil digital affiche cinq heures zéro cinq. Bille en tête, je préfère y lire le SOS d'une histoire sous naphtaline. Dévorée dans sa housse. Cette heure-là sent déjà le renfermé. L'endormissement. Chassie de l'aube, elle colle à ma flegme. Comme des mouchures dont je me débarasse dès que j'entrouve les paupières. Plus d'amorce sous la taie. C'est l'heure antimite pour se laisser enfin glisser dans les tiroirs du souvenir.
Même si j'oscille à plonger dans un pot-pourri les bribes de ton parfum éclaté. Même si j'apprends à leurrer mon sommeil en trompe-l'oeil. Je tapote le traversin. Tronc mort et tourbillonnaire pour y boire ton image. J'ondule, invisible dans mes sueurs nocturnes. Et j'ai froid.
Non loin du pied du lit, je suis au bord de l'abîme. Tu blottis aussitôt ton visage dans le creux de mon épaule. J'ai remonté un peu de fil. Comme on ferre une carpe miroir où se mire les rêves irraisonnés. Brassement infime de l'air. Le flotteur disparaît. Ton rire est un tocsin étranglé sous le clapotis des draps glacés. A peine si je vois le clocher refléter ton âme au milieu des carex. A peine si j'entends la plainte du chien qui gratte derrière la porte. A peine si je découvre les sphaignes retenir tes cheveux flottants. Comme un radeau en surface de l'étang. Une île au milieu de la chambre.
Nos regards se devinent, noyés dans l'absence. Je te parle de pêche. Sur le fond, là où la carpe méfiante se nourrit. Comment être patient, comment lutter, passée l'épreuve de la longue attente. Tu me réponds par des chuchotements. Comme si le bruit de nos lèvres pouvait encore effrayer le poisson. Dehors, l'étang est devenu glacial. Ma voix hoquetée remue la vase qui tapisse la nuit épaisse de la fosse. Un autre monde est derrière la fenêtre. Convenu, insipide, qui déroule ses événements avec de grands moulinets. Un monde plombé où je n'ai plus ma place. Depuis que j'ai laissé vieillir ton ombre sur le banc de nage. Depuis les tourbillons dévidant à pic l'anneau de ton rire de rainette.
Je m'entortille. C'est tout mon remords qui prend corps. Remords d'avoir échappé ta main quand l'aube coasse impunément. Dans cette fange où tout n'est que pourriture. Engloutissements. A cinq heures zéro cinq. Hier, aujourd'hui et demain, il coasse mon incorrigible faute. Sonnerie rythmée qui chaque matin me ramène bredouille.
Les libellules du store zigzaguent une aile bleue. Des lames en bois de tilleul, striées le long d'une échelle à cordon. Libellule pour la tourbe légère, l'humeur matinale dans la diffusion de la lumière. Bleu pour le ciel à contre-courant. Pour cette odeur d'humus qui monte enfin de l'armoire. Pour le plafond, venu boire aux brumes de l'étang. Ebouriffant tes cheveux, j'entends les goutelettes suspendues après le plouf! Le glissement de la barque. Mon nez qui coule. Et surtout ce vent d'hiver qui ramène en bout d'hameçon une belle prise: l'envie de courir encore à travers champs. Nos bottes dans la gadoue tombées par écailles, un vol d'outardes par ricochet. Et nos jeux de paume où les serments sont toujours des lignes de vie...

par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs communauté : Biffures chroniques
ajouter un commentaire commentaires (7)    recommander

Présentation

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Calendrier

Septembre 2008
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30          
<< < > >>

Repères

Nethique.info Paperblog
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus