Mercredi 12 mars 2008

Le jardin s'est refroidi aux cosses de l'hiver. Parfois sourd une lueur qui vient pomper la terre avec des nuées d'averse. Elle creuse
l'ombrage des fruitiers, brûlant d'un reflet rageur le trop plein des coteaux.
Les deux mains sur le manche, Herman plante sa fourche. Tout en rallumant son mégot, il suit du regard les ombres fumantes descendre sur la ferme, cent mètres plus bas. Soudain surgit son porche avec un escalier à jour central ouvrant sur une courette. La toiture à larges débords mange la façade et force quelques tuiles à disparaître sous les encoignures. Comme celles mauvaises de l'étable où le vieux distingue à peine le lustre des sonnailles derrière une étroite lucarne. Mais au détour, rien n'éclaire autant que le jasmin, palissé le long du mur dont les rameaux attisent encore de leur floraison dorée les recoins les plus sombres. Il aime cette lumière jaune givré. Comme celle de son jardin avec l'éclat des baies lumineuses de l'argousier. De son feuillage aciéré comme la toile d'un dirigeable, l'arbrisseau lui rappelle alors ses années de pilote dans la marine impériale.
Déjà une heure qu'ils ont grimpé le talus pour semer les annuelles. Frantz l'accompagne dans le clos de rocailles où poussent les cornouillers. Juste parce que les branches représentent l'armature sanguine d'une guerre qui n'en finit pas de vieillir. Perplexe, le vieux fait rouler son mégot d'une lèvre à l'autre. C'est vrai que cette guerre-là voit passer bien trop d'hivers. Pour preuve, les nazis ont déjà feraillés le Graf depuis deux ans. Il laisse flotter son mécontentement sur les fougères d'un parterre boisé.
Ici et là, la clôture goutte des moignons d'eau. Dans les fossés, près du muret, aux endroits où la neige résiste, le sel répandu a déjà rogné la glace. Mais les pluies qui tombent à seaux depuis une semaine ont inondés les prairies d'alpage en nids d'écume. Comme des rinçures de tonneaux que le ciel lape à grands coups de langue ricane le grand-père. De la brune aux aurores, les nuages ont trempé la nuit au maillechort. Et les éclats de gris, coulés tant de miroirs sur la crémaillère qu'elle scintille ici comme une lame d'argent. Un instant, Herman montre du doigt la course de la rampe à son petit-fils. A flanc de roche et si près des étoiles, il a survolé tant de fois la Furka qu'il devine parfaitement l'ascension du rail entre les grandes forêts de pins.
Maintenant que la montagne gerbe ses foudres, c'est tout l'horizon qui prend une couleur lie de vin. Et des ombres dévalent la vallée pour charpenter de rouille les pics vertigineux sur les maigres boqueteaux.
- Il n'y a plus de zeppelin là-haut, hein grand-père?
Le vieux a un air pensif. Il ne s'attend pas à cette question. D'un coup, il empoigne sa fourche et l'enfonce verticalement. Par un bras de levier, s'appuie avec vigueur contre le fer, le corps en avant, à porter tout son poids sur le pied qui attaque la glaise avant d'en extraire une grosse motte qu'il écrase du poing.
- Frantz, dis-moi, que vois-tu dans cette motte?
D'abord, le garçon semble inquiet. Ses yeux timides roulent sans cesse du gruau de terre nourri aux chiendents, à la prunelle rieuse du vieux qui satisfait, ouvre lentement la paume.
- Je ne vois qu'un vers de terre qui se tortille s'excuse l'enfant.
- C'est parce que tu manques d'imagination. Tes yeux savent observer mais ils n'osent pas s'aventurer là où commence ton autre regard. Dans cette motte, moi je vois un vers de ciel. Dans la glaise, une nuit obscure, trempée de fièvre par les orages de printemps. Observe cette motte humide et gluante qui s'émiette en pluie compacte! C'est un ciel d'avril glacé. Du liseron épineux, moi j'invente les éclairs. Ce lombric devient alors zeppelin. Parfois rose ou marron quand l'aube s'habille d'une flaque de lune. Parfois irisé, avec des reflets violine, à fouisser son nombril dès les premières lueurs. Et mon vers de ciel vole par dessus les litières. Il vole, Frantz...
L'enfant a une moue boudeuse.
- Mais il n'y a pas de ciel dans la terre.
- Pas de ciel? Mais cette terre a le ciel du cobalt enfoui là depuis des siècles. Dans les mines de Saxe comme celles de Bohême et de toute la Prusse où les kobolds dérobent le minerai d'argent pour le remplacer par ce bleu si pur qu'il innonde toutes les galeries. Là, à tes pieds. L'eau s'infiltre comme des tempêtes intérieures et verticales. Frantz, imagine chaque segment du vers comme les arceaux métalliques de l'aéronef. Où les anneaux de soie ne sont que des ballons à l'intérieur d'une gigantesque enveloppe argentée. Ici à la proue, timon et gouvernail. Là à la poupe, hélices et moteurs Maybach pour le propulser au dessus des océans. Oui, les océans, les continents avec ces trous pleins d'eau et de boue que sont les fondrières du jardin. Toutes ces crevasses où les ruisseaux débordent. Le muretin en muraille de Chine. Un monde extraordinaire...
Là, ces taupinières sont les monticules des montagnes de l'Allgäu. Même les traces de neige s'enflamment à l'immensité des banquises quand le zeppelin dérive sur des édredons de brumes.
Le vieux rentre les épaules. Comme le meuglement d'un signal depuis une nacelle en perdition. Sans doute un ordre du quartier-maître pour se libérer des ancrages et prendre un peu d'altitude devant les yeux interrogateurs de Frantz. Mais le vieux sait au fond de lui, que les taupes ont déjà mangés les vers mutilés...
Dans le ciel, il peut entendre le ronronnement d'un avion...
Les deux mains sur le manche, Herman plante sa fourche. Tout en rallumant son mégot, il suit du regard les ombres fumantes descendre sur la ferme, cent mètres plus bas. Soudain surgit son porche avec un escalier à jour central ouvrant sur une courette. La toiture à larges débords mange la façade et force quelques tuiles à disparaître sous les encoignures. Comme celles mauvaises de l'étable où le vieux distingue à peine le lustre des sonnailles derrière une étroite lucarne. Mais au détour, rien n'éclaire autant que le jasmin, palissé le long du mur dont les rameaux attisent encore de leur floraison dorée les recoins les plus sombres. Il aime cette lumière jaune givré. Comme celle de son jardin avec l'éclat des baies lumineuses de l'argousier. De son feuillage aciéré comme la toile d'un dirigeable, l'arbrisseau lui rappelle alors ses années de pilote dans la marine impériale.
Déjà une heure qu'ils ont grimpé le talus pour semer les annuelles. Frantz l'accompagne dans le clos de rocailles où poussent les cornouillers. Juste parce que les branches représentent l'armature sanguine d'une guerre qui n'en finit pas de vieillir. Perplexe, le vieux fait rouler son mégot d'une lèvre à l'autre. C'est vrai que cette guerre-là voit passer bien trop d'hivers. Pour preuve, les nazis ont déjà feraillés le Graf depuis deux ans. Il laisse flotter son mécontentement sur les fougères d'un parterre boisé.
Ici et là, la clôture goutte des moignons d'eau. Dans les fossés, près du muret, aux endroits où la neige résiste, le sel répandu a déjà rogné la glace. Mais les pluies qui tombent à seaux depuis une semaine ont inondés les prairies d'alpage en nids d'écume. Comme des rinçures de tonneaux que le ciel lape à grands coups de langue ricane le grand-père. De la brune aux aurores, les nuages ont trempé la nuit au maillechort. Et les éclats de gris, coulés tant de miroirs sur la crémaillère qu'elle scintille ici comme une lame d'argent. Un instant, Herman montre du doigt la course de la rampe à son petit-fils. A flanc de roche et si près des étoiles, il a survolé tant de fois la Furka qu'il devine parfaitement l'ascension du rail entre les grandes forêts de pins.
Maintenant que la montagne gerbe ses foudres, c'est tout l'horizon qui prend une couleur lie de vin. Et des ombres dévalent la vallée pour charpenter de rouille les pics vertigineux sur les maigres boqueteaux.
- Il n'y a plus de zeppelin là-haut, hein grand-père?
Le vieux a un air pensif. Il ne s'attend pas à cette question. D'un coup, il empoigne sa fourche et l'enfonce verticalement. Par un bras de levier, s'appuie avec vigueur contre le fer, le corps en avant, à porter tout son poids sur le pied qui attaque la glaise avant d'en extraire une grosse motte qu'il écrase du poing.
- Frantz, dis-moi, que vois-tu dans cette motte?
D'abord, le garçon semble inquiet. Ses yeux timides roulent sans cesse du gruau de terre nourri aux chiendents, à la prunelle rieuse du vieux qui satisfait, ouvre lentement la paume.
- Je ne vois qu'un vers de terre qui se tortille s'excuse l'enfant.
- C'est parce que tu manques d'imagination. Tes yeux savent observer mais ils n'osent pas s'aventurer là où commence ton autre regard. Dans cette motte, moi je vois un vers de ciel. Dans la glaise, une nuit obscure, trempée de fièvre par les orages de printemps. Observe cette motte humide et gluante qui s'émiette en pluie compacte! C'est un ciel d'avril glacé. Du liseron épineux, moi j'invente les éclairs. Ce lombric devient alors zeppelin. Parfois rose ou marron quand l'aube s'habille d'une flaque de lune. Parfois irisé, avec des reflets violine, à fouisser son nombril dès les premières lueurs. Et mon vers de ciel vole par dessus les litières. Il vole, Frantz...
L'enfant a une moue boudeuse.
- Mais il n'y a pas de ciel dans la terre.
- Pas de ciel? Mais cette terre a le ciel du cobalt enfoui là depuis des siècles. Dans les mines de Saxe comme celles de Bohême et de toute la Prusse où les kobolds dérobent le minerai d'argent pour le remplacer par ce bleu si pur qu'il innonde toutes les galeries. Là, à tes pieds. L'eau s'infiltre comme des tempêtes intérieures et verticales. Frantz, imagine chaque segment du vers comme les arceaux métalliques de l'aéronef. Où les anneaux de soie ne sont que des ballons à l'intérieur d'une gigantesque enveloppe argentée. Ici à la proue, timon et gouvernail. Là à la poupe, hélices et moteurs Maybach pour le propulser au dessus des océans. Oui, les océans, les continents avec ces trous pleins d'eau et de boue que sont les fondrières du jardin. Toutes ces crevasses où les ruisseaux débordent. Le muretin en muraille de Chine. Un monde extraordinaire...
Là, ces taupinières sont les monticules des montagnes de l'Allgäu. Même les traces de neige s'enflamment à l'immensité des banquises quand le zeppelin dérive sur des édredons de brumes.
Le vieux rentre les épaules. Comme le meuglement d'un signal depuis une nacelle en perdition. Sans doute un ordre du quartier-maître pour se libérer des ancrages et prendre un peu d'altitude devant les yeux interrogateurs de Frantz. Mais le vieux sait au fond de lui, que les taupes ont déjà mangés les vers mutilés...
Dans le ciel, il peut entendre le ronronnement d'un avion...
par Jonavin
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