Mardi 1 avril 2008

M





Le saule pleureur dans ma tête fait de l'ombre à mes rêves. Même le brise-vue du balcon flaire ce qui s'y cache; avec le bruit des camions qui passent, la pétarade d'un quad ou l'aboiement des chiens sans muselière. D'ailleurs, je les connais ces molosses à bave jaune. Ils lèvent la nuit en levrette, plantent leurs crocs dans des lueurs canines, hurlent à la mort sur le palier d'en face. Oreilles droites, ils ont déjà mordus l'os de mon silence.
Et ce grillage qui de l'autoroute, avance, avance, avance. Le square est un atoll. Je l'imagine avec le palmier et les nymphéas en plastique du voisin. La lagune qui chante au pommeau d'arrosoir a perdu tes lèvres de corail. Combien sont-ils encore à jardiner le varech des pelouses sous-marines? à embrasser le sel des bouches d'égoûts, corailleurs des trottoirs où les pirogues font place à des caddies qui s'entrechoquent? Sur le parking de la mélancolie, pis-aller d'océans comme le fond des cages où sèche un linge pisseux, combien sont-ils à gonfler leurs voiles?
Mais j'attends les meutes avec une laisse de haute mer...Indifférent à l'auto-grue qui emmène les cadavres à la fourrière. Aux flaques sales qui toilettent mon petit carré de bitume.
Parfois, les branches tombantes de mon saule abritent les oiseaux morts. Leurs moignons d'ailes. Et le ciel, sodomite, viole des lumières groggy qu'il abandonne dans un néon. Il plante des nuits de gouttière, enferme ses vierges dans des flammes électriques sous les plafonniers. Demi-lune placentaire nourrissant les muettes, coupables de violence avec les heures nues de l'aube. Du rez-de-chaussée à l'ascenceur, j'entends les meutes. Avec les grues dans les bacs à sable, les bennes à ordures éventrées. Avec les abris-bus et leurs affiches de voyage derrière un océan de verre. Au fond de l'escalier, le cuir grené des tags tapisse les coups de griffes des portes sans serrures. Comme l'aggravée et les poux des pelages étrangers suant l'hébétude et l'inconfort des chenils ténébreux.
Le saule pleureur fait de l'ombre à mes rêves. Et je traîne la patte. Cabot, honteux à glapir sous ta robe. Je m'y suis niché avec mes yeux d'épagneul comme d'autres y abandonnent leur collier de misère. J'ai beau gémir que je t'M comme la meute, je ne suis pour toi qu'un clébard en rogne. Un esprit de bas étage qu'on siffle à chaque coin de rue...


par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs communauté : Biffures chroniques
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Dimanche 30 mars 2008

La baie semble figée, immobile, glacée. Dès l'embouchure, tu as pourtant vaincu les eaux harponnées par Saxby Gale. Le tranchant des vagues. L'encre d'écume sur le flanc noir des bateaux échoués. Déjà la nuit d'octobre dépèce les aboîteaux et la digue. C'est une mer d'huile, en barrique, qui dans l'entonnoir, digère à l'aube sa tempête fondue dans les mascarets. Après les flots grinçants de la houle, se sont succédés les coups de mer, vacarme assourdissant du ciel pris dans les déferlantes. L'onde porteuse, rageant à travers les chenaux étroits des récifs, arrache une dernière plainte à l'océan. Puis c'est à nouveau le silence. Lourd. L'immensité. Une gifle hivernale qui au réveil, ne laisse que désolation infinie. Indifférent au vol criard d'un goéland, tu défies l'horizon qui se lève.
Ce combat n'est pas le tien. Même si tu t'amuses de la tempête ravageant les granges du Comté. Tant de jours et de nuits interminables vécus à sonder l'éternelle pénombre des courants ont aguerris ta soif de voyage. Mille ans d'une vie itinérante avec juste les étoiles et le chant profond des baleines!
Le souffle court, tu humes l'air froid à pleins poumons. A deux encâblures, un cadavre flotte en surface. Longtemps tu l'as vu dériver, inerte au milieu des balles de foin. Emporté sans doute par les inondations. A-t-il suivi comme toi les routes migratoires jusqu'au golfe du Maine? Un instant tu l'imagines. Tu lui inventes même une allure de fuite avec la mort dans ton sillage. Parce que ce cadavre, c'est aussi mille ans d'histoire. Mille ans de chasse et de sacrifice. Recraché par Saxby Gale qui, de saint-Jean à Pubnico, exhale un vent d'ouest en lambeaux, il nourrit d'affilée mille ans de traditions sanguinaires.
Après un demi siècle de navigation à poursuivre les hivers algonquins - chaque année au même endroit - la légende des Micmacs continue à faire de ton âme l'agitateur des marées. Fier, tu gardes la tête franche et robuste des Basques. D'abord, par la bosse jaune pâle d'un vieux bonnet infesté de puces. Ensuite par cette peau rugueuse aux callosités épaisses. La nuit sombre sur ton manteau noir cousu de boutons en corne. Semblable aux durs cabans goudronnés, il réveille ceux des pêcheurs dont l'esprit immergé, s'inflige alors une nouvelle tenue de campagne. Où que tu sois, tu gardes en mémoire les flotilles de Ciboure. La vision du danger autour des chaloupes. Celle des suroîts à l'odeur de saumure. Qu'elle sombre encore sur ton masque verruqueux, mangé par les fièvres et le sel autour d'une barbe fine, la nuit n'a plus la force d'éteindre ton regard si doux. Avec ce corps massif de marin - Ce dos large, abattu comme les navires en carène que lisse une lame d'étrave, tu saignes la même offrande que le cadavre abandonné. Parce que tu es le dernier à pêcher la crevette dans la baie de Fundy. Le dernier d'un clan oublié par les indiens morts. Le dernier à fuir le temps...
Entre les bois d'épave venus flûter la seiche tranquille, tu t'attardes sur les fanons du cou. Les plissures d'une chair molle lardée sous la nuque. Si l'oeil vitreux de la bête, sa gorge en trophée d'ancre ferment la vue à des fumées d'eau, l'entaille béante, elle, sacrifie bien à l'océan un sang presque rose. Le sang du pardon. Le sang du pêcheur. Le sang d'une vie.

Alors d'un spy-shop majestueux, tu te hisses sous l'horizon. Tu t'ouvres à l'immensité, harnaché dans les baves et les gerbes d'écumes. Tournant lentement sur toi-même tu plonges gueule ouverte, libérant soudain la queue aplatie de ta nageoire caudale que tu dresses en flèche, haut dans le ciel. Quelque part derrière l'océan, tu continues à vivre...




 

 

 

par Jonavin publié dans : Bestiaires communauté : Biffures chroniques
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