Lundi 26 mai 2008


Le regard semble profond. C'est un trou de mémoire où stagnent les éclaboussures d'une mère morte. Quand la douleur est vague, mon amour, elle n'emporte rien. Elle coule.
Cette nuit pourtant, un brise-larme se pend dans le canal. J'entends son corps de brume sangloter un rire houleux. Et ton ombre au passage, qui ruisselle aux dernières cataractes, ne peut le secourir. De ce rire cristallin, résonne la plainte du puits perdu. Je l'entends, avec une âme qui grouille et des têtards de soupirs dans leurs bottes d'égoutier. Sous le battement de la pluie et des paupières, j'entends clapoter le collyre contre les grilles. Cette nuit, je te vois la peau nue, molle, humide. Mais peut-être que je ne sais pas voir, mon amour. Peut-être que cette douleur-là a simplement la cornée des sentiments rudes. Comme la tempête du soupirail. Comme le chagrin qui dessille à vivre dans les larmes. Hoquet, la souffrance disais-tu. Autour du globe, les pupilles sont devenus mousses par usure. A l'orphelinat, combien sont allés cueillir les prunelles au fond du jardin? Combien, énucléés, explosent de joie dans la poudre d'iris?
Soudain l'océan a quelque chose de sinistre. Il écume et fait jaillir ta colère. A ta respiration cutanée, je devine une lente métamorphose. En orbite sur des brisants épars.

Parfois, j'aime m'attarder sur la lentille rousse de ton front. J'y vois une île de beauté. De cette mère jamais létale, souffle la bise. C'est une baie vitrée. La transparence d'un monde vu de loin. Là-bas, je me noie dans la liqueur de tes yeux. Si l'alcool rétrécit les pupilles, il allume aussi l'éclat du ciel. Ces voiles immenses qui entraînent la fange des caniveaux. Tu as toujours ces mots qui font rire le silence, comme les "cabines d'uvée" ou la "cour borgne des miracles". Ces mots échardes, éclairés, te donnent la juste lumière. Alors cette nuit, je te suis les yeux fermés, mon amour. Il me suffit juste de lorgner ton île, d'essuyer un grain. Et d'apprendre les marées au fond du regard...
par Jonavin publié dans : Les Coeurs Francs
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Mardi 29 avril 2008


Ton ménage semble ne jamais finir tant le ciel azuré est immense. Qu'il pleuve à seaux et tu bats les tapis de tes ailes comme on époussette des moutons d'écume. Dans ces moments là, il plume un frison d'orage que tes cerceaux roulent en javelle. Dans ton duvet, juste la nuit. Un brocart à ramages cousu de lune. Un vent en chiffon. Et la rosée, qui parfois trempe à nu ta livrée de misère sur le toit du monde.
Tu n'as rien d'un oiseau domestique. Même si tu t'essores depuis un trentième étage. Tu inventes la lessive d'un bateau-lavoir, blanchisseuse sur une corde à linge savonnant les gros nuages noirs. Acrobate, tu voles en palier dans les draperies d'un monde si sale qu'il te faut le briquer à genoux. Nettoyer ses fumées de suie, crachats d'ombres pelucheuses qui filent sous la brosse. Tant de rêves à polir les cuivres d'un soleil déjà mort, tant d'amidon pour les cols de tes pensionnaires, nourris, logés, blanchis, qu'ils ont perdus tout amour-propre. Ceux qui te réduisent en poussière, tu le sais bien, n'ont pas le moindre éclat dans le regard.
De pylône en pylône. De tour en tour, ils construisent des cages étroites. Des épinettes où l'on trousse la volaille. Des nichoirs pour couver les oiseaux de basse-cour. Et des clapiers pour les cadavres d'enfants.
A la tombée de la nuit, toi tu lessives à la cendre de bois. Quand les ombres bouillies infusent sous le feu des étoiles. Ici, quelques cristaux de soude. Là, un peu de bleu de méthylène fondu dans la bassine d'un ciel rincé. Et soudain, c'est la nuit claire d'un monde qui respire les saisons. Alors, tu cherches dans l'échappée, d'autres flots, une embellie qui viendrait frisotter la seiche du vent sur laquelle tu aimes t'endormir. Dans ces buées où la brume n'est que vapeur, tu frottes, lavandière des dortoirs, tout comme la sentinelle, qui de son vol ondulé, ruse avec le savon. Tu frottes les salissures, l'âme crasseuse de ceux qui ont oubliés de pleurer. De ceux qui ne peuvent laver leurs yeux.
Demain, fenêtre ouverte, tu abandonneras la volière et ses grillages. Et de tes propres ailes, le ciel n'aura jamais été aussi beau...
par Jonavin publié dans : Bestiaires
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