Jeudi 2 juillet 2009


Le prêtre Armand Morel a un vieil accent lorrain. De profil, je peux lire l'alphabet de Dieu dans les voyelles de sa voix sonnante. Comme une peau moite, elle transpire puis s'essouffle à mots espacés. Dans l'écho des brodequins ferrés, tintent les tiraillements douloureux de son pas claudicant. D'une haleine, voilà qu'il rabâche en bon perroquet, les pélerinages de Pentecôte et l'itinéraire de cette route régionale emprunté autrefois par Charles Péguy. Je l'écoute réciter un passage de  la crucifixion, calquant mon allure à sa démarche engourdie. A perte de vue, l'ombre de mon bâton gangrène la terre humide. Les champs de blés verts habités de vent. Et le ciel, qui arrosé de gouttes froides colle aux chemises. C'est un vent d'orage. Un vent boiteux qui trébuche sur la lecture du prête dans ses images d'Epinal.
Sac à dos, une demi douzaine de familles déambulent le long des fossés. Contre les rafales, quelques scouts ci-et-là, brandissent mollement leurs bannières multicolores. D'autres encore, égrènent leur chapelet, tête basse, jambes lourdes, n'évitant plus les flaques qui désormais, reflètent l'image d'un cortège désuni. Du macadam goudronné monte une odeur de mort lente. Dans le faisceau de plusieurs lampes torches, le ciel semble à peine éclairé.
L'aumônier s'arrête pour reprendre haleine. A cet endroit le sol est caillouteux avec un chemin tissé de ronces jusqu'à la borne. Il écoute battre son coeur fatigué par l'effort. Je l'observe prendre appui sur sa badine. Un obèse du nom de Gaillac manque à l'appel, ce qui porte à six maintenant, le nombre de fugitifs ou de disparus depuis la veillée de prière. L'averse torrentielle de cette nuit a trempé les sacs de couchage. Et peut-être anéanti le courage des plus fervents à combattre les doutes autour du bivouac. Dans ma besace, un jeu de dominos et une édition de poche du roman "Robinson Crusoé" ne sont qu'un alibi. Comme l'arsenic versé à petites doses dans son café brûlant.
Le père Morel
n'a pas revêtu son costume ecclésiastique. Pas de longue robe boutonnée très haut ni de chapeau à glands comme le curé d'Ars dans "le sorcier du ciel". Juste un pull à col roulé vert pomme. De son front large, un bonnet noir et quelques cheveux filasse lui prête la crinière épaisse du bison. Longtemps, j'ai cherché dans ce visage poupin, une figure vieillie, amère, détestable. Mais je n'ai vu qu'un visage en pleine lune. Bouddah méditant sous son figuier. Et la coiffe en plumes d'aigle d'un chaman Arapaho. Comme la beauté du diable encorné pendant la danse du Soleil. Un totem dans un face-à-face spirituel entre la bête et le danseur. Je n'ai vu que mes crimes, fautivement quantifiables, atroces, calculés, prémédités.

Au coeur de la Beauce, département de l'Eure-et-Loir, à moins de trente kilomètres de Chartres. C'est ici que nous sommes, en vue des flèches du clocher. Partis de Notre-Dame de Paris, sous la galerie des Rois où veillent les statues, j'ai le long du trajet, ressassé les "temps" de l'Ecclésiaste: chapitre 3, verset 2 à 8. "...Il y a un temps pour tout, un temps pour toutes choses sous les cieux. Un temps pour..." Une manière symbolique de donner corps à mes pulsions, de baliser ma folie intermittente et de jauger ce jeune séminariste qui inquiet, avait tout de suite chiffonné le papier de mon énigme non résolu, en souriant. Une plaisanterie de gamins, n'y prêtons guère attention et prions maintenant,  voulez-vous...
Prions, oui. Pour le salut de votre âme. Pour l'opus 28 de Chopin. Prions mon père, pour  l'Avent et les constellations chinoises. Pour tous ces mystères qui vous condamnent. Prions pour les changements de lune et le mois de février purificateur. Et priez pour notre vieillard crédule, renvoyé aux calendes grecques, mort de sa belle mort. Ce géronte de Sparte, élu local et maire influent, tombé accidentellement du pont des Minimes.  N'est-il pas dit que Dieu juge ainsi les justes et les méchants? Aujourd'hui, nous fêtons les Romain. Et quoi de mieux que l'hiver pour tuer les miasmes de votre existence d'ascète. Et que retenir de vos marmonnements secrets?

A la première halte, je lui donne ma gourde. Calice de douleur où la patène de mes doigts couvre ses lèvres déjà molles. Depuis la forêt de Rambouillet, je lui récite l'Acte des Apôtres, énumérant chaque matière avec un sang-froid méthodique. Je l'observe qui hoche la tête. Sans doute se souvient-il  de son sacerdoce pas si lointain où étudiant religieux, il travaillait encore sur  les occurences et les nombres miracles. A nos chapitres, égaux à ceux de l'Evangile selon Matthieu, peut-il deviner l'étau qui se resserre? Rien ici n'est laissé au hasard. Tout s'embrique avec une précision chirurgicale et l'entraine vers une mort pourtant annoncée.

Vous marchez, le dos légèrement voûté. La soutane que vous trainez au ras des chevilles, étend comme un suaire, vos plaies contuses. C'est un drap fantôme, habit de deuil qui demain, vous ensevelira jusque dans la tombe. Dans le crucifiement de la chair, les genoux à vif, je vous écoute supplier tandis que vous portez votre croix à gravir les marches de la Scala Santa. Le Saint-Escalier est en bois vermoulu, relique romaine comparable à celle du prétoire de Jérusalem sanctifiant la montée du Christ au Calvaire. Mais rue des vieux Capucins, à Chartres, c'est un escalier raide et déboité, qui mène au premier étage d'un hôtel vétuste. Préalablement choisi pour sa coïncidence liturgique et ses chambres à l'abandon. La semaine dernière, je me suis assuré du nombre exact de ses marches. Calmement. Certaines sont encore cloutées et laissent apparaître à mi-hauteur,  les têtes rouille, arrachées volontairement au pied-de-biche. La souffrance, les mortifications, la pénitence, je vous les offre pour des siècles et des siècles. Je compterai bientôt jusqu'à dix. Mais en prenant soin de chiffrer vos phalanges. Chacun des os du squelette de vos deux mains, trois pour chaque doigt et les deux du pouce. Pas de coudées franches, mon père: juste sept paumes de quatre doigts, et ce compte à rebours, obsédant quand à chaque marche, vous souffrirez de la divine passion. Chaque bout d'os digital comptabilisé est un pharisien armé accompagnant Jésus jusqu'au Golgotha. Pour chaque escalade, le mot "céleste" vous sera craché autant de fois qu'il apparait dans notre bible. Céleste, comme la béatitude, les anges. Comme ces corps, qui bientôt pourriront derrière un talus ou une porte cochère. Céleste comme discipline et le nombre 13, au rang des chiffres maudits.  Mais vous n'en savez rien, mon père. Vous, vous marchez en me parlant des étoiles, du pardon des hommes, d'une justice à l'encan et du péché des fidèles qui vous suivent aveuglément.

Hector Gaillac n'expiera pas du péché de gourmandise. Avant que je ne le rencontre, il  doit fêter ses noces de tourmaline en avril prochain. C'est un boucher gras et adipeux, féru de viande bisonne qu'il bonimente parfois sur un marché couvert d'Issoudun. Je le tuerai avec une fourchette de maillechort planté dans la gorge. A vendre ses côtelettes, ce bon vivant dépeceur, touche au sacré. Tout comme Amandine Creusot d'ailleurs, étudiante en histoire que j'étranglerai en récitant les Djinns de Victor Hugo. Elle aussi touche au sacré. Je l'ai rencontré lors du rassemblement des jeunesses chrétiennes à la gloire du pape. Froidement, je l'écoute me parler de son travail sur les tombes miniatures, sculptées dans la pierre de la Grande Pyramide. Sur le règne d'Osiris ou celui de Jéhu à Samarie en Israël. Comme une litanie où les chiffres résonnent dans un reliquat d'histoire déjà oublié. Ce qui est mystère doit rester mystère.

Mieux que le crime, mon père, j'ai trouvé un nombre parfait...
Par Lémo - Publié dans : Les cahiers du Soir
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Jeudi 2 juillet 2009


...L'adieu.
Enrayage du temps
Qui égrène un chapelet
de lambeaux d'écorces madrilènes.
De conversations naguère murmurées
Dans la bousculade et la cohue d'une gare,
Où la verrière saigne parfois une clarté à peine bue.
Moignon d'aube lapidé par les cercanias*. Comme une aréole,
Qui à l'envers du ciel, ceint un jardin aux oiseaux et aux grands nénuphars.
Dans la fuite des escalators, la palmeraie détone sous le feu des globes électriques.
Et dans cette bulle à la rosée du monde, je t'ai hissé au clou de mon âme. Pour l'éternité.

Ne plus bouger, ne plus respirer. Etre toi dans l'attentat de ma vie. Relâche des voyageurs que l'on fige, court répit d'un arrêt en gare. Du haut des cimes, la serre dégoupille ses camouflages. Tu t'éloigneras à la demi passée, mi amor. Du tic-tac de mon coeur transite une jalousie à retardement. Celle de l'horloge qui décompte. Capricieuse, j'ai attendu un billet de retard. Une poussette sur le ballast, une avarie. Bien mieux qu'un mot d'excuse de ce train qui ose m'arracher à toi. Mais à creuser la nuit, je n'ai vu que des longs tunnels. Infranchissables pour la plupart. Comme les chausse-trappes du petit matin, les bonbonnières du vent. Et tout au bout de l'enfer, là-bas, le butoir du vide. Dans la salle d'attente, j'ai consigné nos pas perdus. Vaya con dios la civière qui soulage les charges émotives, bagages de nos sentiments trop lourds! Et j'ai consigné ma vie à tes éclats de rire. Canons d'arrosoir déflagrant les douleurs muettes. Dans les mortiers de ma guerre, j'ai aussi pilé cette vilaine trainée de poudre. L'éventail de mon regard, en salves d'artillerie pour enflammer le vert wagon de tes yeux. Un peu de toi, le mimodrame de nos baisers qui se donnent en spectacle. Jongleurs de feu avec nos lèvres qui se touchent à peine. J'ai tant supplié un aller-retour. Une longue station, implorant la chaleur suffocante des vibrations métalliques. Implorant la lenteur des tortues pour ralentir ton image dans le miroir de l'étang. Pour ralentir la progression d'un ennemi invisible, sans doute. Car je refuse à Dieu ta place numérotée dans un compartiment fumeur. Le souffle carbonisé qui défigure. Deux minutes encore, je me blottis entre tes bras. J'y construis l'espace. Ebranlée par les secousses de la rame qui t'attend déjà. Alors tu deviens mon pays. Mon drapeau. Ma religion. Hors de question de rendre là, tout de suite, ce que la vie m'a si délicieusement prêté. Il me suffit d'écouter l'explosion des sentiments pour m'en convaincre. D'éclater en sanglots pour les voir aussitôt s'éparpiller, comme une malle qu'on éventre sur un quai. Peux-tu les entendre mes hurlements de rage et d'envie? Cette vie à fragments, brisée, en miettes, celle que tu projettes dans un avenir où je peux enfin t'appartenir? Celle qui ne compte plus, accessoire et triste? Toutes ces fractures, comme la faille d'un passé rompu, sont les violences du temps à couper ces heures interminables qui nous séparent. Peux-tu, mi amor, entendre mes serments dans le ventre des essieux? Dans la rumeur barbare d'une foule rebattue et fatiguée? Cette foule hagard ne prend pas conscience que tu m'aimes. Cette foule qui passe ne peut comprendre les explosions de joie. Elle n'en a pas les armes. Elle passe, telle une ombre qui cherche son projectile. Cette foule-là, incendiaire, éclairante, s'est fondue dans l'ignorance de sa peur.
Je ferme les yeux. Pour toi. J'aime le bâti de tes épaules. Le piège de tes mains qui m'enlacent avec tendresse. J'aime quand tu m'emprisonnes à la quiétude, j'aime m'endormir dans le brouhaha du hall. Collée à toi, aux valises, aux sacs à dos, éparpillés sur la banquette de tir.
Demain vendredi, nous quitterons la Plazza Mayor. Pour le désert de Grenade, entre mer et montagne. Pour abriter ce que tu m'offres. Le vent et les étoiles. Soudain, la lumière flotte comme à la naissance du monde. Aux pluies tropicales, les fleurs s'ouvrent en corolle. A travers la vitre du Samarkanda, j'aperçois ta silhouette, reflet de ma vie qui s'illumine. Avec toi tout n'est que murmure. Beauté. Je confisque les heures, nouées dans l'écharpe que tu enroules autour de mon cou. Effacées de ma mémoire, les clameurs confuses. Et ces ombres en camaïeu, qui fondues dans le marbre, restent à jamais tatouées dans un temps éternel. Enrayage du temps...

Combien de lambeaux de chairs madrilènes, mi amor, s'égrènent au chapelet de la barbarie.
Dans les conversations naguère murmurées. Dans la bousculade et la cohue d'une gare,
Où la verrière saigne une clarté qui n'en finit pas de mourir. Moignons lapidés
Par les cercanias*. Comme une aréole, qui à l'envers du ciel, ceint
Un jardin aux oiseaux et aux grands nénuphars.
7 h 35. Doucement, tu t'évanouis.
Je t'aime.

* trains de banlieue.


Ecrit le 22 juillet 2008.
Par Lémo - Publié dans : Les cahiers du Soir
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Lundi 22 juin 2009


Arrête, arrête de dire partout que tu es heureuse. Mais matelote, tu ne sais donc pas que le bonheur, ce n'est que du chagrin qui se repose? Arrête de dire que tu as de belles robes. c'est bath, tes robes, ça t'va. Assorties à tes belles chaussures. Mais c'est juste du bonheur pour les panards, tes croquenots! Et toi, tu ne connais pas les chemins qui se perdent dans la nuit. Alors basta. Tu pleures? Mais les larmes, c'est pour ceux qui ont du coffre, c'est pour ceux qui ont de la gueule! Toi, tu chiales comme on boit une limonade. Tu mouilles tes yeux mais tu ne sais pas noyer ton coeur. Matelote, les larmes, c'est l'enfer et le crachat, pas des marées d'eau douce qui font briller les yeux quand on s'invente un peu de mélancolie. Toi, t'es une soeur de la solitude mais tu lui flambe ton oseille pour cacher la famille. Dis, t'as pas honte?

Arrête, arrête de dire partout que tu es heureuse. Parce que la "the nana" a une belle maison au Cap-ferrat. Et puis surtout, ne parle pas de misère. La misère, matelote, c'est le pain de la bouche. Elle gîte dans mon froc comme tu lui souris. C'est de la vermine dans les cambuses à scorbut. La misère, c'est un bateau qui n'a pas d'océan. Alors jette-lui l'entrevoilure et les chiens de mer à la misère! Et les focs affalés feront du morse à tes jolis yeux. Avec du clinquant, avec de la tourmente. Dans leurs souquenilles, tu les verras se marrer tous ces clowns, déjà pendus aux mâts des grands chapiteaux. Mettez des cirques dans les océans, parce que les cirques, ça fait rire les enfants. Et un enfant qui rit, ça joue à saute-mouton sur l'écume enragée, ça écope la tristesse qui dégouline de vos trombines.
Où sont tes mousaillons, matelote? Dans quel cirque? Mais tu n'en sais que couic! Pour que nos épaves de demain puissent se fendre la poire, thank you satan! Pour que les goémons de nécropole deviennent enfin des pistes aux étoiles, encore thank you. Dis, pourquoi tu penses qu'il y ait des cintres sur les arcs-en-ciel? Si ce n'est pour y suspendre les manteaux quand la pluie finit de moucher nos morves! I am the rainbow. Et j'ai des hameçons pour appâter les mouettes rieuses, les croquemitaines quand le ciel n'obéit plus. Alors tousse, crache les grands cormorans qui souillent ta vieille quarantaine! Matelote?
L'an dix mille, tu te souviens? L'an dix mille, l'an dix mille...

Avec le temps, va, tout s'en va. Si ta langue de bois jette les mutins à fond de cale. Toi, tu souris quand tu saignes, tu viellis quand tu pleures mais tu n'as pas idée de ce qu'il y a dehors. Sors tes miches, bouge ton cul, regarde autour de toi. Une femme qui attend son pêcheur. Un soleil qui s'écroule dans la mer. Un quai de brume qui se noie. Comme les galetas en vigie brûlent les mirettes, viens hisser la misaine. Viens prendre le large. Ce qui manque de sel n'attaque jamais les gerçures, même si les tempêtes saignent des cordes jusqu'à l'os pour qui n'abandonne pas le gouvernail. Toi, tu as trop de tempêtes au fond des yeux mais déjà plus de gouvernail.
C'est extra de passer voir Léo. Mais tu sais, moi j'ai des anguilles au fond des poches. Et un couteau pour mutiler la mémoire. Parce que la mémoire, ça pousse, ça prend trop de place, ça étouffe. Et pis ça mange les rêves. Le désir n'a plus faim quand il est tout petit. Alors faut tuer les anguilles, matelote, les couper en deux. La queue, pour se souvenir et la tête pour comprendre. Toi, tes anguilles, elles sont sous roche. Comme une vie glissante qui t'échappe. Pourquoi donc enfanter des mioches dans l'océan si c'est pour les abandonner au fond d'une rivière? Allez, matelote, ce soir il y a du vent dans les voiles. Tu entends? Ce soir, t'es rock!...

Ecrit le 6 décembre 2007.
Par Lémo - Publié dans : Le coeur des hommes
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Lundi 22 juin 2009

@ Peinture: Yves Bossut

Encore un dimanche, un repas de famille. Une nouvelle fois, oncle Fernand se lèvera de table en pérorant que le temps s'achète. Qu'il a bâti sa réussite et son empire à coups de billets mauves. Mais aujourd'hui, j'aimerai que son visage couperosé roule comme l'épaisseur de son portefeuille: en dessous-de-table. Une nouvelle fois, il y aura tante Mitzie et ses perruques à la Fontanges. La reine du bal, se serait-elle trompée de siècle? Les rubans multicolores qui volent au vent,  sont des croûtes feuilletées à la sauce financière par son riche mari. Aujourd'hui, j'aimerai tant n'en faire qu'une bouchée. Lui dire sans délicatesse que son rire de poule entretenue et ses boucles postiches m'insupportent. Et qu'à vieillir en trichant, c'est la beauté qu'on mutile une seconde fois.
A sa droite, il y aura le beau-frère syndicaliste, un verre à la main. A-t-il besoin de s'habiller chez Tati un jour de soldes celui-là? Faut-il donc paraître pauvre pour défendre l'honnêteté? Dans ses habits, ses idées, son coeur? Si les médailles ne font pas les héros, son jogging lui donne quand même l'allure d'un triste coureur. Je l'entends pédaler dans des revendications où il est question d'usine et de pelotons contre les maudits briseurs de grèves. A l'insu de son plein gré, comment fait-il pour tomber la casquette et pousser son caddie en tricot de corps, un 15 août? Qui viendra l'accuser de mensonge s'il descend de vélo à mi-parcours? Avec ses petits yeux fuyants, sa moustache à la gauloise et sa collection de mignonnettes, il tue le travail, ses amis, sa "probité de justice" comme il dit,  formule choc entendue chez les militants ouvriers du dernier meeting où certains affirment pourtant l'avoir vu assoupi.
Au moment de l'apéritif, il y aura des amas de chairs bedonnantes, des fesses dodues, des manches retroussées, des visages hilares. Il y aura les manières exagérées des uns, les mines offusquées des autres, ce jeune couple, là-bas, qui se pardonne un amour déjà fané. On évoquera les mains baladeuses de grand-père. On ravivera sa mémoire avec des chansons paillardes et du cognac douze ans d'âge. Comme une litanie où le temps ne cesse de calquer ses habitudes au convenu.
Encore un dimanche, un repas de famille. Une nouvelle fois, mon cousin rappeur kiffera les jambes de la belle Ninon.  Encore une fois, les jumeaux Quentin et Quentine donneront à manger des corn-flakes au lecteur DVD. Encore une fois, il y aura saccage dans les escaliers. Et des nuées de parasites, mains collantes, têtes à poux, pour détruire les fleurs du jardin et attacher les pattes du chien. Qu'untel a divorcé, que grand-Mère Tiffaine n'a pas encore signé les papiers de la maison, qu'elle coûte chère en couches et pédicure. Qu'il serait peut-être préférable à quatre-vingt-dix ans, de l'envoyer dans un centre spécialisé. Qu'oncle Bernard, banquier, serait naturellement légataire de ses comptes. Et tante Nau que tout le monde appelle Prune à cause d'une vieille peau désséchée lévera encore les yeux au ciel.
Entre la poire et le fromage, il sera peut-être question de la France aux français et des caméras de surveillance à l'entrée des écoles. De cette jeunesse fainéante et désabusée, respectueuse de rien ni de personne, de politique mensongère, du nucléaire et des saisons que l'on détraque à coups de pesticides. Alors, sans bruit, comme tous les dimanches, j'irai prendre un livre à la bibliothèque. Comme tous les dimanches, j'irai m'allonger dans un hamac  et regarderai avec envie, le bleu du ciel à l'envers...
Par Lémo - Publié dans : Les cahiers du Soir
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Dimanche 14 juin 2009


Dis-moi, ces tempes d'argent où je crois vieillir, sont-elles le prix de ta beauté? Ces rides pommadées qui chuintent le cuir d'une peau hors-d'usage, ont-elles encore le grain qui faisait naguère ma folie? Certes, ma voix déguise. Elle se farde à tes lèvres peintes. Ce n'est pas la grande richesse, mais les couleurs sont rarement monnayables, après blessure.

Outsider, je dois gagner ma place. Abattre mon courage. Séquestrer ma peine. Voilà. Décerne à mes yeux la chance du débutant. C'est là mon argent de poche. Toi qui sait brimer les bleus, garde mes contusions comme un trophée. Ils te parleront de mes nuits sans sommeil, des matins roses, du café froid. Comme un torrent gonflé par les pluies. Une larme sans tristesse. Un mauvais coup. Ils te raconteront l'attente et la vision claire de mon enfance quand Petit Poucet, je collectionnais les places d'honneur.
Elève bûcheur, je m'étais perdu dans un jeu de sept familles. Une forêt de visages aux secrets murmurés. Trop jeune, avoir vu le loup t'avais donné un appétit glouton. A t'engraisser du salaire des autres, tu es devenue alors cette beauté propre, replète, lustrée. Dis-moi, combien d'amants ont couchés dans ton lit? Combien de compétiteurs, de meneurs, ont dévorés les meilleures années de ta vie? Combien de grâces et d'illusions finalement? Combien d'abandons, de traîtrises, à lécher leurs bottes et dilapider ainsi leur fortune? Même si tes concours d'élégance m'attribuaient des revers de médaille, j'ai toujours su retrouver mon chemin. Dans les pires labyrinthes, les prisons, l'enfermement, l'attente. Car c'est dans les parts d'ombres qu'elle entretient, qu'une forêt gagnée par la nuit, peut revendiquer sa virginité. Avant l'agression de l'aube et l'intrusion des hommes,  à l'affût.
Bizarre, que ton amour n'ai jamais semé les bons cailloux. Ni quelqu'un d'habile, songé à les ramasser dans une robe de mariée à traîne.
Outsider, j'ai gagné ma place. Si je t'avais rencontré par hasard, je me serai peut-être contenté d'un petit bonheur. Mais le hasard, c'est bien connu, ça n'existe pas. Si j'additionne la moitié de tes printemps à mon demi-siècle d'ennui, j'ai maintenant l'âge de ton décolleté. Celui de mon trac. Les roucoulades, c'est bon pour les pigeons. Pour les oiseaux qui picorent au passage, les quelques miettes de ton sourire enfin retrouvé.
Dis-moi, ces tempes d'argent où je crois vieillir, sont-elles encore le prix de ta beauté?
Ce matin, sur le parvis de l'église, je suis peut-être l'unique favori.
Par Lémo - Publié dans : Le coeur des hommes
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Lémo

Un âne plane...
Un âne clame son existence
Avant qu'elle ne se fane.

(Alain bashung)

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